LE
CAPITAL FICTIF POUR LES DÉBUTANTS :
IMPÉRIALISME, « ANTI-IMPÉRIALISME
» ,
ET PERTINENCE ACTUELLE DE ROSA
LUXEMBOURG
Loren GOLDNER
En février de cette année, la bourse chinoise,
que l’on soupçonnait depuis longtemps d’être dans une phase de bulle
fugitive plongea, et dans les jours qui suivirent, ce frémissement fut
ressenti sur tous les marchés boursiers mondiaux. Au cours des derniers
mois, la Chine a atteint la phase « cireur de chaussures » de la
spéculation sur le marché populaire (un investisseur américain
important prit la célèbre décision de se retirer de la bourse juste
avant le crack de 1929 lorsqu’un cireur de chaussures le conseilla sur
les actions), et après une correction (pas très bien accueillie), le
marché chinois reprit sa course ascendante vers de nouveaux sommets,
suivi partout avec soulagement par les investisseurs. Dans une
perspective historique à très court terme, nous voyons que le choc
mondial déclenché par ce hoquet sur un marché encore relativement
réduit (ce que les gens perspicaces appellent « capitalisation totale
du marché ») est quelque chose de tout à fait nouveau, impensable il y
a seulement quelques années. Le marché chinois est capable d’avoir un
tel impact parce que les gens savent que toute pause, pour ne pas dire
tendance à la baisse, dans le boom économique du pays (en moyenne plus
de 10% de croissance du PNB pendant plusieurs decennies de
suite, alors que la Grande Bretagne à son apogée au 19ème siècle
semblait très impressionnante à 3 ou 4%) pourrait entraîner la fin de
l’euphorie financière mondiale de notre époque. Les initiés et les
experts parlent ouvertement et de plus en plus de « quand et pas si »
se produira une baisse globale, ou même pour certains, un cataclysme.
En élargissant un peu la perspective historique, nous nous souvenons du
mythe du poids lourd économique japonais de la fin des années 1980,
lorsque le Palais Impérial à Tokyo fut brièvement estimé à une valeur
supérieure à tout l’immobilier de Californie. Et nous nous souvenons
que ce poids lourd se heurta à un mur en 1990 dans une dégringolade
immobilière et boursière qui dura quelques seize années. Il ne semble
pas impossible que nous puissions un jour nous remémorer la
désintégration du poids lourd chinois actuel de la même manière, mais
les conséquences en seront beaucoup plus profondes.
Toutefois, ce sont là des observations presque
journalistiques et relativement superficielles de phénomènes découlant
de réels problèmes dans le fonctionnement de l’économie actuelle ou,
plus précisément, de son non fonctionnement pour une bonne partie de
l’humanité.
En fait, ce que nous voyons aujourd’hui n’est
que la partie émergée d’un processus en cours depuis la fin des années
1950 (l’expression proverbiale « d’une égratignure à un risque de
gangrène ») dans lequel une masse sans cesse croissante de dollars
nomades, ne correspondant à aucune richesse réelle dans l’économie
mondiale, passent de main en main comme une pomme de terre chaude, car
les banques centrales comptent toujours sur « plus idiot » pour les
détenir lorsqu’ils finiront par se dégonfler. Les banques centrales
d’Asie (Chine, Japon, Corée du Sud et Taiwan) détiennent en ce moment
plus de deux billions de ces dollars nomades, et on pense que la Chine
en détiendra deux billions à elle seule vers 2008.
Nous pouvons nommer « capital fictif » ces
dollars, qui représente avant tout les dettes impossibles à recouvrer
de cinq décennies de déficits chroniques de la balance des paiements
américaine, un concept qui, une fois décomposé, nous mène droit au cœur
de cinquante ans d’histoire capitaliste et éclaire notre propre présent
précaire.
Ce qui suit vise à démontrer que loin d’être
un concept « économique » vague, le capital fictif nous entraîne
directement vers les questions politiques essentielles d’aujourd’hui,
et par-dessus tout vers celles que doit affronter la gauche
internationale. Pour y voir plus clair, nous devons relier ces dollars
nomades et fictifs aux dynamiques géopolitiques contemporaines et à la
lutte de classe qui s’y rattache.
Il y a environ 90 ans, V.I. Lénine écrivit un
livre L’Impérialisme (1916), qui avait pour but d’expliquer les
origines de la Première Guerre Mondiale et la capitulation abjecte des
partis socialistes en 1914 (à quelques nobles exceptions près) devant
le soutien « social patriote » de leurs propres bourgeoisies lors de
cette guerre. Lénine décrivait une économie mondiale de « capital
monopole » et de cartels
géants se battant pour le contrôle de la planète. Mais la conséquence
politique de l’analyse de Lénine (tout à fait distincte de son économie
discutable) était multiple : il soutenait que les puissances
impérialistes (c'est-à-dire l’Europe et les États-Unis, et plus tard le
Japon, nouveau venu) « exportaient les capitaux » (idée empruntée au
Britannique Hobson, membre des Fabiens) qui ne pouvaient pas être
profitablement investis dans les centres capitalistes, et que les «
super profits » de cette exportation de capitaux servaient à acheter
une « aristocratie du travail » dans les classes ouvrières
occidentales, expliquant ainsi dans chaque pays la compromission de
cette « aristocratie » avec sa propre bourgeoisie nationale.
On aurait probablement oublié le petit livre
de Lénine si celui-ci n’avait pas dirigé la Révolution Russe un
an plus tard et aidé à fonder la Troisième Internationale (Communiste)
dans laquelle, après sa mort en 1924, ses thèses furent conservées
religieusement comme parole divine et eurent des répercussions pendant
des décennies en raison de l’impact international du stalinisme.
Lénine avait déjà eu maille à partir, et en
général en sa défaveur, avec un personnage révolutionnaire de son
époque, Rosa Luxembourg. Dans son Accumulation du Capital (1913),
ouvrage beaucoup plus basé sur la problématique de Marx que le pamphlet
de Lénine, Luxembourg soutenait que l’impérialisme exprimait la
présence continue de ce que Marx avait appelé « accumulation primitive
», un certain accroissement du « pillage » dont le capitalisme avait
besoin pour compenser un déséquilibre interne généré de l’intérieur par
sa dynamique. L’analyse de Luxembourg impliquait que les marchandises
et les machines que le capitalisme exportait vers les paysans et les
petits producteurs dans les centres capitalistes et dans le monde
colonial en expansion étaient en fait échangées contre un énorme
accroissement de richesse non rémunérée (cf. ses descriptions
inoubliables du pillage des fermiers américains, des tribus africaines,
des paysans égyptiens et chinois), pillage qui s’étendait à la propre
classe ouvrière du capitalisme par l’impôt prélevé pour la course aux
armements d’avant 1914, entraînant les salaires réels en dessous du
niveau nécessaire à la reproduction de cette classe. Loin de constituer
une aristocratie, pour Luxembourg, la classe ouvrière à l’intérieur du
capitalisme était de plus en plus soumise à une forme complémentaire
d’accumulation primitive que le système imposait aux petits producteurs
et au monde non capitaliste. Ces aspects complémentaires, vers
l’intérieur et vers l’extérieur, de « pillage » anticipaient en réalité
le fascisme qui émergea en Allemagne et ailleurs vingt ans plus tard.
J’ai des désaccords peu importants avec
Luxembourg (comme on le verra plus loin), mais sa façon de poser le
problème nous emmène beaucoup plus loin que celle de Lénine dans notre
compréhension du monde actuel.
Ce débat vieux de 90 ans est important parce
qu’en dépit des platitudes postmodernes de personnages tels que Hardt
et Negri, ou par exemple les protestations du marxisme orthodoxe
beaucoup plus rigoureux qui gravite autour de Paolo Guissani en Italie,
l’impérialisme est toujours bien présent parmi nous. Alors qu’il
pourrait sembler à certains que nous enfonçons des portes ouvertes, la
grave amnésie théorique et la régression de la gauche internationale au
cours des trente dernières années nous oblige à évoquer rapidement un
peu d’histoire récente. L’Irak, bien sûr, parle pour lui-même.
Commençons donc par nous intéresser à la présence militaire américaine,
officielle et secrète, dans 110 pays ; à leur contre-insurrection qui a
largement fait ses preuves en Amérique Latine et dans les Caraïbes dans
les années 1980 (du Nicaragua et du Salvador jusqu’à leur tentative
ratée de 2002 pour renverser Chavez). Nous pouvons y ajouter les
différentes « révolutions » soutenues « ouvertement » ou « secrètement
» par les USA en Serbie, en Géorgie et en Ukraine (l’ambassade de Kiev
compte 750 employés). Encore une fois, tout ceci est relié à une
stratégie géopolitique qui vise à contrôler les régions frontalières de
la Russie et de la Chine, une réédition classique du « grand jeu » du
19ème siècle. Dans cette perspective, les USA ont soutenu l’extension
de l’OTAN afin qu’il englobe la plupart des anciens états du Pacte de
Varsovie, juste aux portes de la Russie. Les USA (pardon, je veux dire
l’OTAN) sont intervenus dans les guerres en ex-Yougoslavie et ont
militairement humilié la Serbie. Tout à fait dernièrement, les USA nous
ont assuré que leur proposition d’installer des systèmes antimissiles
en Pologne et en République Tchèque ne menace en rien la Russie, et ils
poussent à l’indépendance du Kosovo malgré l’opposition croissante de
la Russie.
Les USA, officiellement et non officiellement,
sont en même temps « très inquiets » de la présence récente de la Chine
en Afrique et ailleurs dans le Tiers Monde, particulièrement là où il y
a du pétrole. Une rivalité entre grandes puissances autour des matières
premières en Afrique, en Asie et en Amérique Latine ? Cela
n’évoque-t-il pas pour nous une autre époque ?
En Asie Orientale, les USA maintiennent 35 000
hommes de troupe en Corée du Sud, des bases importantes (et une
alliance étroite) au Japon, des flottes navales prêtes à défendre
Taiwan, le tout ayant pour but de contenir ce que la CIA a
officiellement identifié comme le principal rival des USA dans l’avenir
: la Chine. Lorsque dernièrement, la Chine a montré au monde
l’efficacité de ses nouveaux missiles antisatellites, les USA, avec
leurs centaines de têtes nucléaires pointées sur elle, ont grondé
contre l’hypocrisie des prétentions chinoises à la recherche d’une «
émergence pacifique ».
Au Moyen Orient, la domination actuelle des
USA sur la production de pétrole, arme essentielle pour obliger les
rivaux potentiels à maintenir un profil bas, décide de tout, du soutien
sans faille à Israël à l’aide accordée pour fomenter la (très très
brève !) « Révolution du Cèdre » anti-syrienne au Liban, et au maintien
de liens très étroits avec la Turquie partenaire de l’OTAN comme
contrepoids à l’Iran. Les USA ont plus d’armements au Qatar, petit état
du Golfe, que dans le reste du monde, hormis en Allemagne.
Jusqu’ici, je me suis limité principalement au
niveau géopolitique et militaire. Mais n’oublions pas les 200 et
quelques multinationales, pour la plupart américaines, qui constituent
toujours la part du lion (et elle a grossi) de la production mondiale.
A ceci, nous pouvons ajouter le poids des USA
grâce à des institutions « internationales » comme les Nations Unies,
le FMI et la Banque Mondiale, ces deux dernières imposant des
programmes « d’ajustement structurel » à 100 pays en voie de
développement, engendrant ainsi plus de 60 états défaillants ou au bord
de la faillite. Ajoutons-y le « fait » que le ratio entre les revenus
en Occident et les revenus dans le monde en voie de développement a
fortement augmenté au cours des 30 dernières années, malgré le
développement important de pays comme la Chine, le Brésil et plus
récemment l’Inde pendant la même période. Ce n’est un secret pour
personne que la surenchère militaire décrite ci-dessus est le
prolongement au 21ème siècle des canonnières proverbiales de temps plus
reculés pour faire respecter les édits du FMI et de la Banque Mondiale.
Le Capital, sauf dans le fantasme du « libre marché », n’existe jamais
sans un état et sans ce « corps spécial d’hommes en armes » qui
recouvrent les dettes pour l’état en cas de nécessité.
Certains sceptiques demandent ce que signifie
l’impérialisme quand un pays comme la Chine, avec un revenu moyen
annuel par tête de $ 1200, a prêté quelque chose comme un milliard de
dollars à « l’Unique Superpuissance » et cela nous rammène
immédiatement à Lénine et à Rosa Luxembourg.
L’excellent livre de Michael Hudson Super
Impérialisme (1972 ; réédition 2002), anticipe et répond à cette
question. Hudson démontre que l’impérialisme américain depuis la
Seconde Guerre Mondiale n’imite pas, en réalité, le modèle de Lénine
(qui a toujours été défectueux), mais perfectionne la stratégie de «
gouvernement de l’empire par la banqueroute ». Les 1-2 milliards de
dollars détenus par la Banque de Chine sont de petits morceaux de
papier vert échangés contre de vraies marchandises chinoises produites
en exploitant les travailleurs chinois, morceaux de papier qui sont
ensuite prêtés à nouveau au « consommateur américain » afin qu’il
puisse acheter ces marchandises. Cet argent ne sera jamais réellement
remboursé, surtout si ceux qui décident de la politique américaine font
ce qu’ils veulent et si les Chinois réévaluent au niveau souhaité de 4
renminbi pour 1 dollar, diminuant de moitié la valeur de leurs
réserves. Les Japonais, qui ont vu leurs réserves en dollars diminuées
en valeur par la dissolution du système de Bretton Woods par Nixon en
1971, peuvent raconter une ou deux histoires aux Chinois (et les
Chinois connaissent très bien les enjeux et en ont discuté
publiquement).
Mais la simple énumération des manifestations
de l’impérialisme aujourd’hui ne rend pas compte de manière adéquate de
la dynamique du système, à la fois « géopolitiquement » mais par-dessus
tout en termes de la lutte de classe internationale. Car ce que nous
vivons actuellement est un passage potentiel du « relais » de l’empire
des USA à l’Asie, très semblable au glissement de l’accumulation
mondiale centrée en Grande Bretagne vers l’Amérique entre 1914 et
1945 (accumulation qui était l’enjeu véritable des guerres, des
dépressions et des bouleversements sociaux de ces années-là).
Nous remarquons encore qu’au moment où le
système impérial mondial « s’est lézardé », juste après la Première
Guerre Mondiale, a eu lieu entre 1917 et 1921 la plus grande offensive
révolutionnaire dans l’histoire de la classe ouvrière mondiale, et nous
pouvons dire avec un optimisme restreint que la « fêlure » de
l’hégémonie mondiale des USA confrontée à
la montée de l’Asie (transition dont la réussite est loin d’être
assurée) pourrait bien engendrer une offensive de la classe ouvrière
encore plus importante, et il faut espérer que l’issue en sera plus
heureuse. Voici ce qui est en jeu aujourd’hui sous les apparences, et
au succès d’une telle offensive s’opposent clairement à la fois le
pouvoir hégémonique américain et une constellation de forces, de
la Chine à l’Amérique Latine en passant par les Talibans sous la
bannière de «
l’anti-impérialisme ».
Enfin, tout comme l’affaiblissement de la
domination mondiale des Britanniques (et en second des Français) au
début du 20ème siècle s’est usée et finalement brisée sur le « maillon
faible » russe et ses deux révolutions (1905, 1917), aujourd’hui la
ligne de faille du « jeu pour la
conquête du monde » de notre époque se trouve le long des frontières de
la Russie et de la Chine, de la Baltique à la Corée et au Japon, et ce
sera au cours de cette confrontation imminente entre l’Asie et les USA
que la future révolte de la classe ouvrière émergera et triomphera ou
sera écrasée par l’émergence d’un nouveau centre d’accumulation
mondiale. Mais pour percevoir les dimensions réelles des enjeux
contemporains, il nous faut pénétrer dans les questions d’économie «
profonde ». Rien de ce qui précède n’aurait de sens sans être relié à
la crise de l’accumulation capitaliste mondiale en cours depuis le
début des années 1970.
De nos jours, les sceptiques et les amnésiques
volontaires qui se demandent si l’impérialisme a encore un sens
aujourd’hui jettent l’Accumulation du Capital de Rosa Luxembourg dans
la même poubelle de l’histoire que le livre de Lénine. Quels que soient
ses petits défauts (dont on peut discuter un moment), elle avait
absolument raison sur la permanence de l’accumulation primitive – qui
constitue une grande partie de l’impérialisme et du monde contemporain
– dans le capitalisme. L’accumulation primitive est une accumulation
qui viole la « loi capitaliste de la valeur », c'est-à-dire le non
échange d’équivalents, à commencer par la dépopulation de la campagne
anglaise au début de l’histoire moderne (du 16ème au 19ème siècle) au
moyen de ce qu’on appellerait aujourd’hui des « réformes économiques ».
Une grande partie de « l’économie » marxiste
(un oxymore car la critique marxiste de l’économie politique
s’attachait à un « objet d’étude » différent de « l’économie ») des
années 1970 et même de certains auteurs d’aujourd’hui se concentre sur
les formules mathématiques de la première partie du Volume III du
Capital pour décrire correctement la cause profonde la crise
capitaliste. Et aussi importants que puissent être ces chapitres sur le
taux de profit, ils font le pari osé que les processus concrets de la
reproduction sociale auxquels ils se réfèrent sont en fait en train de
se reproduire. (Pour faire court, reproduction sociale signifie d’une
part remplacer, à défaut de les développer, les machines usées, les
matériels et les infrastructures, et d’autre part permettre à la
population travailleuse d’aujourd’hui d’élever une nouvelle génération
capables de travailler avec les technologies contemporaines.)
Dans sa réfutation Anti-Kritik des critiques
de son chef d’œuvre de 1913, Rosa Luxembourg (et là, je suis à 100%
d’accord avec elle) soutenait que ce n’était pas un problème de
mathématiques mais d’analyse concrète de processus réels. Quand le
capital occidental suce la moelle de la force de travail du Tiers Monde
dont il n’a pas payé la reproduction dans la division mondiale du
travail, que ce soit en Indonésie ou à Los Angeles, c’est de
l’accumulation primitive. Quand le capital pille l’environnement
naturel et ne paie pas les coûts de ces dégâts, c’est de l’accumulation
primitive. Quand le capital use usines, matériels et infrastructures
jusqu’à la corde (c’est l’histoire d’une grande partie de l’économie
américaine depuis les années 1960), c’est de l’accumulation primitive.
Quand le capital donne des salaires qui ne permettent pas la
reproduction de la force de travail (des salaires trop bas pour
produire une nouvelle génération de travailleurs), c’est aussi de
l’accumulation primitive. Lénine n’a jamais parlé de ces choses là (si
j’ai bonne mémoire, il a rarement fait allusion à la reproduction
sociale), mais Rosa Luxembourg a consacré un livre à ce sujet. Aux
critiques qui veulent balayer ces « vieilles » idées d’un revers de
main suffisant, je ne peux que répondre que c’est tant pis pour eux.
Le problème est
que la gauche internationale contemporaine a hérité des années qui ont
précédé et suivi la Première Guerre Mondiale un cadre théorique qui est
devenu actuellement un « état d’esprit » très problématique, dans
lequel la vision erronée de Lénine, vulgarisée par des décennies de
distorsions dues au stalinisme, au maoïsme, au tiers-mondisme et
maintenant à « l’alter mondialisme », a presque totalement éclipsé
celle de Luxembourg, particulièrement dans sa description de la classe
ouvrière du secteur capitaliste avancé (à mon avis toujours la
principale force capable de renverser le capitalisme), considérée comme
quantité négligeable au sein des forces internationales qui luttent
pour un changement positif.
La théorie de l’impérialisme de Lénine et son
rejeton bâtard ont exercé leur plus grande influence lors des années
1960 et 1970, lorsque plusieurs luttes de libération nationale
(Algérie, Indochine, Angola, Mozambique) et la Révolution Cubaine
constituaient une constellation « tricontinentale » qui semblait
réaliser la prédiction qui voulait que le « socialisme » soit la seule
manière d’avancer dans le monde sous développé. Ce ferment avait été
activé en 1955 à partir de la Conférence de Bandung (Indonésie) pour
les nations « non alignées » (non alignées dans la Guerre Froide) avec
l’aval de protagonistes de l’anticolonialisme naissant tels que Nkruma
(Ghana), Sukarno (Indonésie), Nehru (Inde) et Nasser (Égypte).
Malheureusement, les régimes bureaucratiques de développement qui
triomphèrent dans les pays de la constellation « tricontinentale »
n’étaient pas socialistes, et la classe ouvrière occidentale, qui
aurait pu les débarrasser du poids de l’impérialisme, n’était pas au
rendez-vous. Le monde « tricontinental » tiers-mondiste était sens
dessus dessous en 1978-79 lorsque le Cambodge, le Vietnam, la Chine et
l’Union Soviétique, qui avaient tous à des époques différentes prétendu
être « anti impérialistes », en arrivèrent presque à se faire la
guerre. La conséquence immédiate de cette débâcle fut le triomphe du «
Consensus de Washington » néo libéral de ces trente dernières années,
qui déclara non viable le développement contrôlé par l’état basé sur
l’ancien modèle. Pendant la période triomphale du « Consensus de
Washington », le monde a assisté à la fois à une attaque généralisée
contre la classe ouvrière et à une attaque contre le vieux bloc « anti
impérialiste » qui a modifié les deux en profondeur.
Lors de cette période d’après 1977, les
anciennes lignes de démarcation entre le monde « avancé » ou « en voie
de développement » ont été considérablement brouillées. Pendant les
années du « Consensus de Washington », la Chine et plus récemment le
Vietnam (à partir d’une base très inférieure) ont connu une croissance
dont les taux sont sans précédent dans l’histoire du capitalisme.
L’Inde (à partir d’une base tout aussi basse) est en train de suivre le
même chemin. De « nouveaux pays industriels » comme la Corée et Taiwan
ont fait leur apparition. Des pays « oies sauvages »tels que la
Malaisie et la Thaïlande et peut-être aussi maintenant le Bangladesh
(le pays du monde où les salaires sont les plus bas, mais qui est
devenu une puissance textile) ont été entraînés dans le boom asiatique.
Le bloc soviétique s’est écroulé et l’Union Européenne a absorbé la
plupart de ses anciennes colonies d’Europe de l’Est. Les migrations
internationales de travailleurs africains et latino américains vers
l’Occident ont atteint des niveaux sans précédent. Et les producteurs
de pétrole du Moyen Orient investissent une plus grande part de leurs
revenus dans le développement régional.
Mais, et c’est encore plus important, le
fondement de l’économie mondiale s’est déplacé, passant de la connexion
Atlantique Nord / Europe d’après 1945 à une connexion Pacifique / USA,
consommateurs américains et producteurs asiatiques, surtout chinois. A
son tour, le boom chinois, parce que ce pays a un besoin urgent de
pétrole et de matières premières, a déclenché un boom en Amérique
Latine et dans certains pays d’Afrique.
En même temps, d’abord la classe ouvrière
américaine et puis la classe ouvrière européenne, qui de 1965 à 1977
avaient traversé la plus longue période de grèves sauvages de
l’histoire, ont été refoulées par un mélange implacable de
désindustrialisation, d’externalisations et de chômage induit par les
technologies de pointe.
Et, tandis que globalement ces trente
dernières années ressemblent à une période de boom en termes
capitalistes, elles témoignent en réalité d’une précarité toujours plus
grande pour les travailleurs, les paysans et les populations
marginalisées, partout (même la Chine en plein boom a perdu 20 millions
d’emplois industriels ces dix dernières années). Dans le sillage
tape-à-l’œil des nouvelles « classes créatives », de la Californie à
Londres, Varsovie, Shanghaï et Mumbai, on vit apparaître une énorme
déplacement vertical de la richesse. Et encore une fois, la clé qui
permet de comprendre cette période est le capital fictif.
Voyons comment cela est possible.
Je me suis servi du bon travail de Rosa
Luxembourg comme le cadre théorique le plus proche de mon
interprétation de Marx surtout en raison de son insistance, dans et
hors du système capitaliste pur (voir ci-dessous) sur le problème de
reproduction et de non reproduction. Mais comme je l’ai dit plus haut,
mon cadre diffère quelque peu du sien, et une clarification s’impose
ici. Comme on le verra, son cadre est indissociable du phénomène de
l’impérialisme et de « l’anti impérialisme » dans la période
postérieure à la Seconde Guerre Mondiale.
Passons en revue ce que je considère comme des
bases et qui ne sont pas toujours évidentes. Nous pourrons ainsi aller
et venir entre l’histoire contemporaine et la théorie abstraite et voir
le présent sous un autre jour. Mais ceci requiert un examen des idées
de base de Karl Marx.
Le Volume I et la plus grande partie du Volume
II du Capital de Marx constituent une phénoménologie d’un système
capitaliste fermé dans lequel il n’y a que des capitalistes et des
travailleurs salariés et l’accent est mis surtout sur l’entreprise
isolée. Quand, dans la dernière partie du Volume II, Marx passe au «
capital social total » et à la reproduction étendue ELARGIE, il va
au-delà de ce modèle heuristique.
Il est essentiel pour la clarté du propos de
tracer cette délimitation de l’interaction du « système pur »
(capitalistes et salariés) avec, d’un côté, , l’énorme population
moderne de consommateurs improductifs qui vivent de la valeur
excédentaire et ne produisent pas (par exemple le secteur FIRE =
finance, insurance, real estate [finance, assurance, immobilier, ndt],
les fonctionnaires d’état, les couches managériales, le secteur
militaire, le secteur de la police et de la justice et des prisons), et
d’autre part, avec la nature et les petits producteurs (que l’on trouve
aujourd’hui surtout dans le Tiers Monde). Ce secteur FIRE est
aujourd’hui dominé par les mêmes « classes créatives » dont nous
parlions plus haut. Aucune de ces populations ne figure dans les
Volumes I et II, sauf dans quelques digressions intéressantes et dans
les chapitres importants au milieu du Volume II qui traitent de
l’assurance, de la comptabilité et autres « faux frais » de production
(le dernier s’étant développé de façon incroyable par comparaison avec
l’époque de Marx). Le capital est un circuit (dans les Volumes I et II
avec la reproduction simple, c'est-à-dire l’hypothèse abstraite d’une «
croissance zéro »), et c’est une spirale dans la reproduction étendue,
et n’est plus du capital une marchandise, soit dans Département I (ce
que Marx appelait la production de machines) ou II (biens de
consommation) (un tank, un missile téléguidé, une McRésidence ou une
Ferrari n’appartiennent à aucun Département, mais sont ce que consomme
la classe capitaliste) qui ne termine pas le circuit, c'est-à-dire
n’est pas consommée de façon productive dans Département I (nouveaux
moyens de production) ou dans Département II (nouveaux travailleurs.
Ces définitions, que l’on a exclues en les ridiculisant des théories
dominantes de « l’économie » et qui, étonnamment, attirent très peu
l’attention, même celle de certains marxistes auto proclamés, nous
permettent de re-conceptualiser l’économie mondiale contemporaine et de
faire des distinctions claires entre la richesse réelle et des coûts
qui ne sont que les coûts du maintien du statu quo.
Rosa Luxembourg a aussi eu le grand mérite de
désigner le capitalisme comme un mode de production transitoire entre
la féodalité européenne et le socialisme. Cela peut ressembler à un
truisme, mais c’est beaucoup plus. Dans son étude de la montée et de la
chute de l’économie politique classique, des Physiocrates à l’école de
Ricardo, elle fait remarquer que seul le socialiste (c'est-à-dire Marx)
pouvait résoudre le problème de l’origine du profit et de la
reproduction élargie. A savoir : on doit considérer que le
capitalisme est nécessairement un mode de production incomplet,
passager, qui se nourrit en partie des modes de vie précapitalistes
qu’il a pillés et continue à piller, et dont la crise n’est visible
qu’à celui qui peut voir « au-delà ». Donc, le capitalisme est un
système dans lequel aucun point de vue pratique, ni celui d’un
capitaliste individuel, ni celui du capital social total ou enfin de la
force de travail comme marchandise (la-classe-en-soi) ne peut prétendre
à une « universalité concrète », c'est-à-dire être capable d’agir
concrètement sur des problèmes réels. Tous les points de vue sur le
capital « à l’intérieur » du système, y compris les luttes de «
la-classe-en-soi » menées par des groupes isolés de travailleurs, sont
des points de vue « négation de la négation », et seul le point de vue
qui offre une vision sur l’avant et l’au-delà du capitalisme peut être
« positive et auto subsistante » et avoir un programme universel (la
classe pour elle-même). Des pirates italiens du 11ème siècle à la main
d’œuvre esclave de la République Dominicaine ou au Brésil
d’aujourd’hui, le capitalisme n’a jamais mis fin à son « pillage » de
la force de travail et des ressources « externes » au système fermé de
l’échange d’équivalents (Volumes I et II). Ainsi pour Luxembourg,
l’existence toujours d’actualité du pillage capitaliste initial des
sources de richesse non capitalistes nous amène à considérer comme
possible sa fin barbare (dont le fascisme de l’entre deux guerres était
plus qu’un avant-goût) s’il n’est pas renversé de manière positive par
une révolution prolétarienne.
Ensuite, et ceci est fondamental, le
capitalisme n’apparaît pas aux capitalistes comme une « valeur auto
extensive se valorisant » ou une «rapport social de production »
(termes de base chez Marx qui n’ont pas de sens pratique ni même
d’existence pour les points de vue « négation de la négation » à
l’intérieur du système) ; il leur apparaît comme des droits à la
richesse, c'est-à-dire au profit, à intérêt et à rentre?
foncière, dont la valeur est déterminée au cours d’un cycle de
transactions, non pas selon les points détaillés des chapitres
d’ouverture du Volume III, mais comme la capitalisation anticipée d’une
trésorerie future . Bien sûr, Marx
n’introduit ces droits à la richesse : actions, obligations, baux,
qu’après avoir présenté le pur système heuristique et après l’avoir mis
en mouvement dans les derniers chapitres du Volume II (reproduction
élargie, et après avoir ensuite examiné la détermination du
prix et du taux de profit dans les sections d’ouverture du Volume III.
Le capital tel que le connaissent les capitalistes, jusqu’à et y
compris tous les nouveaux « produits financiers » des 25 dernières
années, tels que les produits dérivés et les hedge funds, qui sont des
droits de rétention sur la trésorerie ??? totale et représentent
finalement la valeur excédentaire totale produite dans le « système pur
» ET augmentée du pillage(échange non reproductif) à l’extérieur et
parfois à l’intérieur du système. Nous savons très bien qu’au cours des
longues périodes d’un cycle capitaliste, ces droits de rétention
peuvent différer énormément des déterminations prix / valeur qui
régulent au final la trésorerie qu’ils ponctionnent jusqu’à ce qu’ils
se dégonflent lors des cracks périodiques.
Mais l’origine de ce profit total / valeur
excédentaire totale est un problème empirique qu’il ne faut pas
résoudre en ayant recours de façon abstraite aux différentes hypothèses
sur « la transformation de la valeur en prix » (un débat important mais
trop rejoué par les marxistes universitaires) ou aux défauts possibles
du schéma de reproduction du Volume II. Les usines du capital (moyens
de production, infrastructures) et la force de travail se
reproduisent-elles ou pas ? La « consommation » d’un champ de bataille
électronique, d’une nouvelle prison ou d’un yacht étend elargit-elle ou
contracte-t-elle la reproduction sociale ? De telles questions nous
entraînent immédiatement loin du royaume de la pure théorie (aussi
importante soit-elle) vers les opérations historiques concrètes du
système.
La relation entre la myriade de droits à la
richesse et la valeur excédentaire et le pillage dont ils se
nourrissent n’est, bien entendu, pas arbitraire.
Revenons au système pur, uniquement des
capitalistes et des travailleurs, pas de banques, pas de « droits à la
richesse » qui le déforment. Imaginons ensuite que le monde entier est
capitaliste et que tout s’échange à sa valeur. Dans un tel monde, avec
une productivité croissante au fil du temps, une masse de capitaux de
plus en plus importante est mise en mouvement par une quantité totale
plus petite de travail vivant, l’exploitation de ce dernier étant, pour
Marx, l’origine de tout profit. A partir de là (avec des hauts et des
bas en cours de route), le taux de profit capable de soutenir tous ces
droits décline historiquement, à moins qu’il ne soit correctement
complété par ce que j’appelle « pillage ».
Mais, comme Luxembourg le fait remarquer dans
son Anti-Kritik, le déclin du taux de profit ne pousse pas les
capitalistes à « donner à la classe ouvrière les clés de leurs usines
». Son cadre lui a permis de voir comment le capitalisme pouvait
finalement détruire la société – par la barbarie, ce sont ses termes,
ou par la « destruction mutuelle des classes opposées », comme le
Manifeste Communiste le dit en 1847 – en étant contraint à recourir de
plus en plus à l’accumulation primitive et à la non reproduction,
prophétie que nous voyons se matérialiser sous nos yeux.
Le capital, pour Marx, (et ici nous ouvrons
une perspective que Luxembourg n’a pas examinée), au cours de sa
recherche du profit par une myriade de capitalistes individuels, finit
par se détruire lui-même, devient sa propre limite, ou poussant les
forces productives jusqu’au point où le temps de reproduction
socialement nécessaire, basé sur la valeur reproductive de la force de
travail, ne peut plus fournir le « numéraire », le dénominateur commun,
pour le fonctionnement quotidien du système. Pour exister, le capital a
besoin du travail vivant, et pour que la valeur de la force de travail
soit le numéraire, et en même temps par l’innovation, il rejette le
travail vivant hors du procès de production et mine le numéraire. C’est
là la contradiction fondamentale du système pur.
Bien entendu, le modèle pur du capitalisme n’a
jamais existé et n’existera jamais. Comme nous le savons, les droits à
la richesse (profits, intérêts, baux), les banques centrales qui
régulent les marchés de ces titres et un état qui les valide, tout ceci
préexistait au triomphe total du capitalisme, ce qui signifie la
transformation des moyens de production et de la force de travail en
marchandises comme source dominante de richesse.
Si on ajoute les droits à la richesse au
modèle pur, comme le fait Marx au milieu et dans les passages de
conclusion du Volume III du Capital, on obtient une image différente.
C’est précisément à cause de ces titres et de la capacité du
capitalisme à piller les populations non capitalistes et la nature que
nous ne voyons PAS, sur de longs cycles, la chute du taux de profit
capitaliste. Ces titres tendent à correspondre à la valeur
sous-jacente, ou tombent en dessous, surtout à la fin d’un cycle (à
cause de la déflation) et au début du suivant. La crise déflationniste
agit comme une forme de « planning rétroactif » qui rééquilibre les
droits à la richesse des capitalistes avec le taux de profit
sous-jacent généré à l’intérieur du système pur. Ceci était évident au
du 19ème siècle, où une crise de ce genre se produisait à peu près tous
les dix ans (1808 – 1819 – 1827 – 1837 – 1846 – 1857 – 1866 – 1873,
etc.) C’est moins évident depuis 1914, l’état a essayé de façon plus
volontariste de préserver les évaluations capitalistes contre la
dévalorisation par des techniques que l’on associe généralement avec le
« keynésianisme ». Bien sûr, nous sommes en 2007, au milieu de ce qui
est sans doute la plus grosse bulle de crédit fictif dans l’histoire du
capitalisme. Ce que nous traversons, surtout depuis le début des années
1970, est une énorme opération de crédit pyramidal, contrôlée par les
banques centrales du monde, destinée à preserver la valeur papier des
titres existants et à un transfert important des salaires de la classe
ouvrière et des capitaux non investis dans les usines ou les
infrastructures pour aider à soutenir ces titres. Ce dernier phénomène
est ce que j’appelle « l’auto cannibalisation » du système quand le
mécanisme « d’accumulation primitive » se retourne vers l’intérieur,
c'est-à-dire la non reproduction, comme on l’a vu ci-dessus.
Bien sûr, Luxembourg n’a pas vécu assez
longtemps pour voir, après 1933, les versions américaine et allemande
de production militaire soutenue par l’impôt de la classe ouvrière, et
encore moins le système de Bretton Woods d’après 1944 dans lequel les
marchés financiers américains et l’état américain acquirent la capacité
de pomper la richesse dans tous les coins du monde capitaliste (jusqu’à
ces derniers temps, sans la Russie et la Chine) grâce à la domination
du dollar (cette dernière étant « le repas gratis » acquis grâce au «
maintien [par les USA] de l’empire par la banqueroute »). Et il est
très clair que le crédit a pris mille fois plus d’importance depuis
l’époque de Luxembourg, ce qui est une façon de prolonger momentanément
les cycles de transactions, sans rien changer aux contradictions
fondamentales à l’œuvre.
La phase finale implicite de ce processus est,
encore une fois, l’auto cannibalisation du système, si et quand les
sources du pillage hors du « système fermé » seront épuisées. Nous
n’avons pas encore vu cela sous sa forme dramatique dans le cas de
l’ère d’hégémonie mondiale américaine. Mais l’histoire nous fournit
l’exemple de la période nazie en Allemagne, pendant laquelle Hjalmar
Schacht, ministre des finances de Hitler, créa une énorme dette
pyramidale pour financer le réarmement de l’Allemagne entre 1933 et
1938, tout en maintenant les salaires réels à 50% de leur niveau de
1929. La différence entre l’Allemagne d’alors et les USA d’aujourd’hui
est que l’Allemagne avait été séparée de la plupart de ses sources de
pillage après sa défaite de 1918, et dut donc s’emparer militairement
de nouvelles sources après 1938.
Quelque chose de semblable pourrait arriver au
système centré sur les USA, si et quand les USA perdront leur capacité
à pomper la richesse du monde entier par l’accumulation dominée par le
dollar, et on peut sans exagération voir la politique étrangère
américaine d’aujourd’hui comme une extension mondiale de la dynamique
sous-jacente de l’extension allemande sous Hitler, moins, jusqu’à
présent, la complète implosion de la société américaine.
Ainsi, je voudrais « corriger » Luxembourg dans la
mesure où les relations externes du « système pur » ne concernent pas
tant la vente d’un produit surnuméraire sur le modèle de la vente des
biens industriels à des fermiers indépendants ou à des paysans (bien
que ceci arrive aussi, bien entendu) que la circulation plus importante
d’une bulle fictive en augmentation constante (le capital fictif) grâce
à des prêts internationaux en échange de tout le pillage qu’il est
possible d’imposer à la force de travail des petits producteurs et à la
nature. Je soutiens que cette bulle fictive est d’abord générée
légalement a l'interieur du système pur et est analysée par Marx dans
les chapitres centraux du Volume III. C’est la raison necessaire,
générée en interne, pour la quelle le système a besoin de
l’accumulation primitive permanente.
Voyons pourquoi il en est ainsi.
Revenons au système fermé auquel nous avons
ajouté les droits capitalistes à la richesse, les capitalisations d’une
trésorerie anticipée. Bien entendu, ces titres vont de pair avec un
marché des capitaux, une banque centrale et un état qui les cautionne,
et finalement avec une dette de l’état (encore une fois, ces phénomènes
sont présents dans tout le Volume III).
Parce que le capitalisme est un système
anarchique (un système « hétéronomique » au sens de Kant), une vision
pratique du capital social total qui maintiendrait ces capitalisations
(et en priorité les actions) rigoureusement alignées sur la valeur
sous-jacente (coût reproductif actuel), des actifs, trésorerie dont
elles dépendent, est une chimère. Les augmentations de la productivité
du travail, particulièrement celles qui se répercutent rapidement dans
le système tout entier, telles que la construction de canaux et de
chemins de fer au 19ème siècle, ou bien les innovations dans le
transport aérien, maritime et dans les communications de ces
dernières décennies, ne sont pas immédiatement enregistrées dans la
valeur capitalisée de tous les actifs. Au fil du temps, ces innovations
créent plutôt une augmentation fictive « f » de capitalisations
surévaluées (droits à trésorerie) qu’il faut épurer périodiquement lors
d’un effondrement déflationniste, comme nous l’avons constaté lors de
la frénésie point.com des années 1990 et le crack point.com de 2000.
Lors de la régulation du marché des crédits, les agissements de la
banque centrale visent à préserver au moins quelques uns des titres
capitalisés de la dévalorisation (déflation) exigée par la productivité
accrue du travail. Les marchés du crédit, la banque centrale et la
dette de l’état sont tous destinés à « gérer » la disparité croissante
entre le total des titres – la bulle fictive – et leur système de
valeur pure aussi longtemps que possible, mais l’idéologie officielle
évoquerait rarement – voire jamais – ce problème de façon aussi directe.
Je soutiendrais donc que cette boule d’air
chaud « système pur », générée en interne, capital fictif (fictif par
rapport à la véritable valeur reproductive des actifs à un moment
donné) est, plus que les marchandises réelles, ce qui est « exporté »
en échange du pillage. Tant qu’un pillage suffisant compense l’écart
fictif, l’accumulation peut continuer. C’est mon (léger) désaccord avec
Luxembourg.
La bulle fictive dans le monde contemporain
est d’abord l’énorme ($ 3 – 4 billions selon les prudentes estimations
actuelles) « surplomb » du dollar, la dette extérieure américaine nette
($ 11 – 12 billions détenus à l’étranger, moins $ 8 billions en actifs
US outremer), détenue surtout par des banques centrales. Du point de
vue du capitaliste, tout doit être fait pour empêcher sa déflation. Le
gouvernement américain s’emploie à la déprécier en « gouvernant
l’empire par la banqueroute », et ses créditeurs étrangers s’inquiètent
de l’érosion de leurs avoirs. Mais ils reprêtent l’argent au
gouvernement américain et aux marchés financiers américains, ce qui
permet aux USA eux-mêmes d’augmenter les crédits, la consommation et
les importations en provenance des créditeurs de l’Amérique, parce que
pour l’instant la chute du dollar signifierait aussi la leur et qu’ils
n’ont pas encore trouvé d’alternative.
Si ce qui précède est correct, cela constitue
une vision alternative de l’impérialisme par rapport à celle de Lénine
(toujours en vigueur aujourd’hui pour nombre de trotskistes, pour
commencer). A mon avis, le problème politique pour la gauche n’est pas
tant l’impérialisme, que je considère comme acquis, que l’idéologie de
« l’anti impérialisme », dans laquelle un sentiment diffus « Porto
Alegre / Forum Social Mondial » recrute de nos jours des forces aussi «
progressistes » que Hugo Chavez, le Hezbollah, le Hamas, les mollahs
iraniens, les Talibans, la « résistance » irakienne, et peut-être
demain Kim Jong-Il ; hier elle enrôlait Saddam Hussein. Les événements
d’après 1945 et surtout d’après 1973 ont brouillé les lignes sur la
vieille carte routière « anti impérialiste ».
Nous voyons l’hégémonie mondiale américaine se
désintégrer plus vite que nous ne l’aurions cru possible (cela rappelle
presque l’écroulement rapide du bloc soviétique). Que va-t-il émerger
de cette désintégration ? La révolution prolétarienne ? Je l’espère.
Mais ce qui pourrait aussi émerger, comme les USA ont émergé en 1945
des ruines de l’empire britannique, est un nouveau centre
d’accumulation mondiale, et il est fort probable, comme on l’a dit,
qu’il sera en Asie.
Supposons, dans un scénario qui reste à
imaginer, que la Chine et le Japon (qui, malgré la rhétorique, n’ont
jamais été aussi liés économiquement), avec les Tigres (par exemple la
Corée et Taiwan) et les « oies sauvages » (la Malaisie, la Thaïlande,
etc.) réussissent à constituer un bloc économique, une monnaie
asiatique ? Étant donné les réalités géopolitiques, et surtout
l’opposition des USA (comme on l’a constaté lors de la crise asiatique
de 1997-98, quand ils ont dit non à la création d’un Fond Monétaire
Asiatique proposé par le Japon), il est difficile d’imaginer que cela
ne provoquerait quelque chose de semblable a une sorte de Seconde
Guerre Mondiale. Si cette réorganisation devenait la base d’une
nouvelle phase d’expansion capitaliste, comparable à l’expansion partie
des USA de 1945 à 1975, serait-elle plus « progressiste » que la phase
dominée par les USA ?
Pas du tout.
Alors, la question que l’on doit se poser en
chemin est comment situer les différentes forces mondiales en jeu dans
le déclin des USA.
Chavez, le héros « anti impérialiste » le plus
récent, a effectué dernièrement un tour du monde, y compris dans des
états aussi progressistes que le Biélarus, la Russie, l’Iran et la
Chine. L’Amérique Latine est actuellement en plein boom grâce aux
exportations vers la Chine. Certains pays d’Afrique vont mieux pour la
même raison. Pour l’instant, tout ceci nous ramène au « consommateur
américain endetté » et l’écroulement de l’empire du dollar arrêterait
la musique … momentanément. Mais comme l’a dit, il n’y a pas très
longtemps, un ministre japonais, las des réserves en dollars qui
s’accumulent à la Banque du Japon : « … donnez-nous 15 ans et nous
n’aurons plus besoin des USA ». Alors que le dollar décline de jour en
jour sur les marchés boursiers mondiaux, combien de temps encore les
Chinois, les Coréens, les Japonais, les sheikhs producteurs de pétrole
au Moyen Orient, les Russes, les Vénézuéliens et le cartel des drogues
de Medellin – tous détenteurs de grandes quantités de dollars –
vont-ils accepter de s’accrocher à un capital en train de se déprécier
? Et si de cette débâcle émerge un nouveau pôle d’accumulation
capitaliste, qu’il incluse ou non les « vieilles » puissances
impérialistes (Japon et Russie par exemple), sera-t-il « progressiste »
?
Cela, pour moi, c’est LA question du jour à
laquelle doivent répondre les théoriciens de « l’anti impérialisme »
qui ne se sont pas encore débarrassés du modèle léniniste. Combien de
temps encore la gauche internationale peut-elle offrir un « soutien
critique » ou un « soutien militaire » aux Talibans avant de se
retrouver, comme cela a si souvent été le cas dans le passé, dans le
rôle de sage-femme idéologique d’une nouvelle constellation
réactionnaire ?