Multiculturalisme
ou culture mondiale ?
Sur une
réponse de "gauche" au déclin social actuel
1991
par
Loren Goldner
Note (août
2000): L'article suivant a été écrit en 1991, et publié sous une forme un
peu réduite dans Contre le courant, en 1993. Le nouveau
climat qui suivit des événements comme la grève d'UPS (été 1997) ou Seattle,
plus récemment (novembre 1999), dissipa en partie l'extrême cécité économique
qui caractérisait le débat général sur la gauche américaine, ces dix dernières
années, lorsque Foucault, Derrida, Said et Spivak tenaient le haut du pavé.
Ceci dit, la polémique de cet article contre les derniers partisans de ces
idéologies reste utile.
Une Rosa
Luxemburg du 21e siècle étudiant l'Amérique des décennies post
1973 constaterait une chute générale des niveaux de vie, d'au moins 20 %,
pour au moins 80 % de la population. Elle noterait qu'en 1945, les Etats-Unis
étaient le leader des exportations industrielles mondiales avec le taux le
productivité et les salaires les plus élevés du monde. En se référant à la
fin des années 1950, elle noterait qu'un revenu ouvrier permettait de subvenir
aux besoins, c-à-d., de reproduire, une famille de quatre personnes ou davantage.
Elle noterait qu'au début des années 1960, la plupart, mais certainement
pas tous les bénéficiaires de ces revenus étaient des blancs, et elle noterait
aussi la forte croissance d'un prolétariat urbain noir du Nord au cours de
cette même période, reproduisant également les familles de la classe ouvrière
noire. D'autre part, à partir de 1992, deux revenus ouvriers ou davantage
étaient nécessaires pour atteindre le niveau de reproduction des années 1960,
et toujours davantage pour les enfants de la classe ouvrière noire vivant
dans les ruines de l'industrie américaine, poussés dans le sous-prolétariat.
Elle tomberait probablement sur un sondage (d'août 1991) montrant que le
revenu cumulé d'un couple type de la classe ouvrière blanche, voués tous
les deux aux emplois précaires, était équivalent en termes réels à 44 % du
salaire d'un ouvrier qualifié du même âge, 30 ans auparavant. Pour un couple
ouvrier de couleur la chute fut encore plus dramatique. Notre Rosa Luxemburg
constaterait qu'au début des années 1950, une famille moyenne de la classe
ouvrière dépensait 15 % de son revenu pour le logement, alors qu'en 1992,
ce chiffre atteignait presque 50 %. Elle ne sera donc pas surprise de voir
que, 45 ans après la deuxième guerre mondiale, la plus grosse part des profits
capitalistes engrangés aux Etats-Unis s'est radicalement déplacée de l'industrie
sur la finance et les biens immobiliers. En 1992, les articles phares (au
sommet) des exportations américaines n'étaient plus les biens industriels
et technologiques, mais les produits de l'agriculture et la culture populaire.
Notre historienne
du 21e siècle se demandera tout naturellement comment un changement
aussi dramatique a pu apparaître si vite, et trouvera aisément la réponse
dans l'énorme sortie de capitaux destinés à l'investissement productif, en
direction du Canada et de l'Europe d'abord, dès la fin des années 1950, et
progressivement, à partir du milieu des années 1960, en direction de régions
du Tiers Monde. Elle comprendra que les 35 années de désindustrialisation
sont la contrepartie de cette "délocalisation" de la production de masse,
de l'augmentation constante de la compétition européenne, et japonaise surtout,
et de la révolution mondiale de la "haute technologie" expulsant le travail
vivant du processus de production. Appliquant le concept du salaire social
total de la première Rosa Luxemburg à ce processus, elle constatera sans grande
difficulté que la principale cible de cette accumulation (et désaccumulation)
était, précisément, la force de travail américaine hautement qualifiée et
bien payée de l'immédiat après-guerre. Elle établira un parallèle avec le
déclin de l'Angleterre, de 1870 à 1945, sauf qu'elle devra prendre en compte
l'habileté avec laquelle les gouvernants américains fraudèrent, trompèrent
et matraquèrent, dès la fin des années 1950, les propriétaires Européens,
Japonais et Arabes de réserves en dollars toujours à la hausse, pour les
réinvestir dans les bons du Trésor et le marché de capitaux américains, réussissant
de cette manière à dissimuler la gravité du déclin à la majorité des Américains,
et même, à la plupart des membres de la haute administration. Relisant les
théories de Marx sur la plus value ou celles de ses débuts sur l'accumulation
du capital, notre historienne sourira peut-être de l'enfermement des élites
dans leurs misérables idées Keynésiennes et monétaristes vantant comme "croissance"
l'augmentation du PNB d'une année sur l'autre, pendant que les villes américaines
se remplissaient d'usines fermées, de rues délabrées, de toxico-dépendants,
de chaînes de fast food, d'agents de sécurité et de sans abris.
Poussant
plus loin notre étude expérimentale, l'attention de notre historienne sera
peut-être attirée par le fait qu'à la fin des années 1980, les étudiants
des universités américaines passant des examens de niveau international étaient,
pour chaque matière, précisément à la 20e place des 20 pays dits
"industriels avancés". Elle pourra noter que, dans la même période, plus
de 50% des diplômes universitaires américains, dans les matières scientifiques
et techniques, étaient accordés à des étrangers et que, par conséquent, ce
qui restait des R&D américains dépendait de plus en plus du maintien
de ces étrangers aux Etats-Unis. (Elle sourirait probablement d'une inversion
aussi inattendue de la "théorie de la dépendance".) S'intéressant à la reproduction
de l'ensemble de la force de travail, elle ne sera pas surprise de voir que
les dirigeants, de ce qui restait des secteurs industriels qualifiés, ne
savaient pas quoi faire au moment où la vieille génération d'ouvriers partait
à la retraite, parce que les écoles et lycées ne remplaçaient plus leurs
techniques. Mais, familière avec les premiers concepts marxistes et luxemburgistes
de la reproduction de la force de travail, et voyant comment les capitalistes
américains se sont déchargés des coûts de cette reproduction pendant 35 ans,
rien de tout ceci ne la surprendra.
Finalement,
notre Rosa ne sera pas davantage surprise d'apprendre qu'à partir de la fin
des années 1950, cette incapacité de l'Amérique à se reproduire matériellement
parelle-même était à peine mentionnée dans le courant institutionnel
factice de l'idéologie, dans les media, dans les instituts de recherche hautement
spécialisés, à l'académie, dans l'édition ou les écoles, et que l'on a rarement
discuté de la gravité du problème avec un peu de responsabilité ou de sérieux.
Passant en revue les porte-drapeaux des idéologies dominantes, elle notera
que les John Kenneth Galbraith et les Milton Friedman des années 1960, les
E.F. Shumacher et les Ivan Ilych des années 1970, ou les "théoriciens de
l’offre" et les "théoriciens spécialistes de la flexibilité" des années 1980,
faisaient leur boulot en restant concentrés sur de faux problèmes et de fausses
solutions.
Se souvenant
de la polémique opposant la première Rosa Luxemburg, Lénine et les autres
révolutionnaires, avant la première guerre mondiale, sur le sens de la reproduction
matérielle élargie de la société, notre historienne du 21esiècle
se tournera passionnément vers l'opposition radicale au capitalisme américain
en déclin, espérant trouver là, finalement, une sérieuse discussion sur ces
questions pour y soutenir les solutions programmatiques et stratégiques qui
s'imposent. Comment, se demandera-t-elle, a-t-on posé les "questions cruciales"
dans le milieu radical autoproclamé de l'Amérique, à l'intérieur et
à l'extérieur de l'académie, lorsque le pays sombrait dans une crise économique
et sociale plus grave que celle des années 1930 ? Elle devait certainement
trouver là un débat sur ces questions avec le sérieux nécessaire.
En fait,
comme nous pouvons le constater en jetant un regard sur la grande majorité
des milieux ou publications largement associés à la gauche, qu’elle soit
activiste ou académique en Amérique, aujourd'hui (1991), notre historienne
trouvera très peu de discussion sur ces questions, et encore moins d'initiatives
programmatiques organisées autour d'elles. Elle découvrira, peut-être, une
brillante théoricienne littéraire expliquant que la classe sociale, l'économie
et -- pourquoi pas ? -- la désindustrialisation sont essentiellement des
"textes". Pensant peut-être qu'un tel concept de classe émerge, néanmoins,
de la recherche d'une nouvelle base pour l'unité de la classe, dans cette
nouvelle période de crise et de déclin post 1973, elle sera peut-être surprise
d'apprendre que le grand débat de la gauche américaine, à la fin des années
1980 et au début des années 1990, concernait la "différence identitaire"
de tous les groupes opprimés, à la notable exception de la classe ouvrière
dans son ensemble, et que cette différence n'était, en fait, qu'une... différence.
Approfondissant sa lecture, elle découvrira que le mot "reproduction" ne
voulait pas dire en 1992 ce qu'il signifiait dans les écrits de Marx -- la
capacité de reproduction matérielle élargie d'une classe sociale ou d'une
société -- mais, qu'un débat sur les droits de lareproduction, au
sens strictement biologique du terme, l'a préalablement vidé de son sens,
et que ces questions, nullement futiles, l'ont banalisé en l'isolant de la
notion de reproduction dans un sens social plus large. Elle s'étonnera en
découvrant la croyance largement répandue selon laquelle les identités affiliées
à la race, au sexe et à la classe ne se sont pas constituées en relation
avec la production et la reproduction sociale, mais plutôt en fonction des
"désirs" des groupes et des individus concernés. Elle sera plus étonnée,
encore, d'entendre tourner en dérision les anciens partisans de la vision,
apparemment plus prosaïque, de la classe ouvrière en tant que classe universelle
dont l'émancipation est la condition nécessaire (mais non suffisante) à toute
émancipation, pour leur interprétation d'un "discours de maître" périmé.
Mais, à
mon avis, rien ne surprendra davantage notre Rosa Luxemburg du 21e siècle
que de découvrir que, durant les deux décennies de pulvérisation de la force
de travail de l'Amérique dans le processus décrit ci-dessus, la majorité
de la gauche américaine en arrivait de plus en plus à définir les nombreux
processus réels associés à la reproduction matérielle de la société, comme
l'industrie, la technologie, l'infrastructure sociale, la science, l'éducation,
les formations techniques et leur transmission d'une génération à l'autre,
de même que la littérature et les traditions culturelles s'avérant inséparables
de ces phénomènes dans la première histoire du capitalisme, comme autant
d'expressions des valeurs et de l'idéologie du "mâle blanc". Elle sera d'autant
plus embarrassée qu'elle réalisera que cette identification de la reproduction
matérielle élargie de la société à un phénomène "d'homme blanc" s'est consolidée,
justement, dans les décennies où le Japon et les nouvelles puissances capitalistes
de l'Asie devenaient les centres moteur de l'économie capitaliste mondiale,
et contribuaient probablement au démantèlement des moyens d'existence de
la classe ouvrière américaine. Elle noterait, peut-être, la convergence entre
la circulation croissante dans l'économie américaine de toutes sortes de
capitaux fictifs et la préoccupation croissante de larges segments de la
gauche américaine pour des identités symboliquement définies et pour une
vision générale de la réalité comprise comme "textuelle". Elle établirait
peut-être un parallèle entre la tendance économique à la désindustrialisation
et la manie académique de la déconstruction. Elle pourrait conclure que la
majorité de la gauche américaine s'est laissée colonisée par l'idéologie
dominante, et distraire de ces problèmes pendant des décennies. Elle pourrait
remarquer que la manière dont la gauche américaine, historiquement confinée
dans ses ghettos sociaux et académiques, a posé les très importantes questions
de la race, du sexe, de la préférence sexuelle et de la classe, n'était partagée,
en fait, que par très peu de travailleurs ordinaires, pour qui ces questions
ne sont pas textuelles, et qui se préoccupaient, pourtant, eux aussi
de leurs résolutions. Notre Rosa Luxemburg pourrait finalement conclure que
l'ensemble de la gauche américaine, traversant la grande crise sociale et
économique des années 1990 sans prêter attention à la question de la reproduction
matérielle élargie de la société, seul cadre permettant d'aborder sérieusement
les problèmes de race, de sexe et de classe, n'était pas seulement aveuglée
par sa propre idéologie, mais contribuait positivement, et souvent bruyamment,
à l'idéologie dominante du moment.
Notre Rosa
Luxemburg aura découvert le grand débat sur le multiculturalisme.
Le multiculturalisme
est à la mode. Mais, pour être exact, le multiculturalisme ne veut pas dire
la même chose pour tout le monde. Pour les théoriciens en vogue les plus
tonitruants de la droite, pour les interprètes autodésignés de la "culture
littéraire", les Allan Bloom et les William Bennett, le multiculturalisme
est un euphémisme subversif marquant la fin de la suprématie blanche dans
l'éducation, et dans l'ensemble de la société américaine. Pour le courant
pseudo-radical de l'intelligentsia académique, qui a transformé la classe
sociale en "texte", le multiculturalisme est la libération d'une "multiplicité
de discours", la dissolution du prétendu "phallogocentrisme" de la prétendue
tradition culturelle "occidentale". (La connivence déconcertante des parties
opposées, pour définir ce qu'est exactement la culture occidentale, est un
indicateur important de la stérilité du débat, tel qu'il est couramment posé.)
La situation est si extrême que des critiques néoconservateurs, comme Hilton
Kramer, se permettent de se présenter en garants de l'intégrité posthume
de l'avant-garde "hautement" moderniste du début du 20e siècle,
tels Joyce, Proust, ou Kafka, comme si des hommes de la sensibilité de Kramer
n'avaient pas insulté ces révolutionnaires, il y a 70 ans, et comme s'ils
étaient capables, aujourd'hui, de reconnaître et d'apprécier un nouveau Joyce,
un nouveau Proust ou un nouveau Kafka. A l'autre extrémité du spectre, au
moment où l'ensemble de la population américaine tombait à la 49e
place mondiale pour le niveau d’alphabétisation, les sustenteurs du "mal français"
postmoderne s'acharnaient à produire leurs livres autoconcernés et leurs
élégantes revues académiques véhiculant, avant tout, l'ignorance basique
de l'histoire réelle et la pathétique croyance que la déconstruction de textes
littéraires relève d'une sérieuse activité politique radicale.
Nous ne
discuterons pas, dans cet article, de l'assaut médiatique du courant de droite
contre les Multiculturalistes, tenus pour premiers responsables de l'effondrement
tangible de l'éducation libérale aux Etats-Unis. L'ineptie de ces propos
émanants du camp politique qui, pendant plus de trente ans, a démantelé la
reproduction de la force de travail à tous les niveaux de la société américaine,
pourrait faire l'objet d'un autre débat. Nous porterons davantage notre attention
sur les prétentions radicales des Multiculturalistes, eux-mêmes, ou sur toute
définition essentiellement culturelle des êtres humains en société. A partir
de ce champ d'observation, nous développerons une critique des conservateurs
eurocentristes et des Multiculturalistes, privilégiant la vision d'une culture
mondiale émergeante.
On peut
dire, sans grande exagération, que le débat contemporain sur la culture en
est arrivé à un débat sur le statut de la Grèce antique dans l'histoire mondiale.
Pour un Allan Bloom et pour beaucoup d'autres du même acabit, tout
ce qui est valable dans les derniers 2.500 ans d'histoire correspond, littéralement,
à une gamme de notes de bas de page de Platon et d'Aristote. Pour les Multiculturalistes,
qui sont piégés par la logique de la relativité, la Grèce antique ne peut
être qu'une culture "également valable" parmi de nombreuses autres. Mais,
étant donné sa centralité dans le canon classique occidental, la Grèce antique
ne peut pas être que cela, parce qu'elle est aussi la véritable source du
phallogocentrisme.
Quand on
précise davantage, cependant, les termes de ce débat, les anti-Eurocentristes
d'apparence multiculturaliste s'avèrent, de manière véritablement stupéfiante,
entretenir, sans le savoir, une remarquable version eurocentriste de ce qu'est,
réellement, la tradition occidentale.
Les sources
théoriques fondamentales du multiculturalisme d'aujourd'hui sont deux hommes
européens, tout à fait blancs et morts depuis longtemps, Frédéric Nietzsche
et Martin Heidegger. Pour les non initiés, la continuité entre ces philosophes
et les déclarations révolutionnaires d'aujourd'hui en faveur de la musique
rap peut sembler bien étrange. Elles sont pourtant très révélatrices. Même
si Nietzsche et Heidegger doivent finalement être rejetés (et ils doivent
l'être), on ne les vulgarise pas sans risque. Nietzsche, écrivant dans les
dernières décennies du siècle passé, et Heidegger, dont le travail le plus
important a été écrit dans le second quart de celui-ci, ne pouvaient guère
imaginer l'actuelle fin de siècle à laquelle leurs
noms sont associés, au même titre que 2 Live Crew, Los Lobos et les Sex Pistols.
Ces deux hommes étaient hantés par la vision d'un monde, d’une écrasante
uniformité, qu'ils voyaient prendre forme autour d'eux, et dont le mouvement
socialiste de la classe ouvrière du siècle passé représentait le point culminant.
Pour eux, le processus niveleur trouvait son origine dans la plus lointaine
tradition culturelle occidentale, celle de la Grèce antique et des philosophes
présocratiques, avant tout. Ce qu'on appelle aujourd'hui "la différence"
avec une insistance distinctement populiste est, ironiquement, ce que Nietzsche
formula le premier sous la forme d'un refus aristocratique de la transformation
définitive de l'histoire en un "système clos" d'égalitarisme, de libéralisme,
de démocratie, de science et de technologie ou de socialisme, représentant
à ses yeux les multiples manifestations de la "moralité d'esclave", la tentation
égalisatrice jusqu'à la similitude que le "faible" cherche à imposer au "fort".
Qu'une telle idée devienne, une centaine d'années plus tard, la base de revendication
de la "différence" radicale d'une femme noire homosexuelle du sous-prolétariat
ne pouvait pas, de toute évidence, venir à l'esprit de Nietzsche. Nietzsche
aspirait plutôt à l'émergence d'une nouvelle élite d’esthètes donneurs de
lois qu'il appelait surhommes, et qui auraient la force et le courage de
façonner la réalité, tels de grands artistes, sans avoir à invoquer des vérités
universelles débilitantes et valables pour tout le monde. La solution spécifique
de Nietzsche, qui a souvent (et à tort) été considérée comme une source importante
de fascisme (c'était une source mineure de fascisme) intéresse bien moins
ses partisans contemporains que son diagnostic; mais l'idée que tout individu
puisse, en tant que "volonté de puissance" esthétique, façonner un monde
sans référence à ce qui dépasse l'individu, sans référence aux lois universelles,
et sans limites à part celles qu'imposent les autres volontés semblables,
est la source directe de la "microphysique du pouvoir" de Michel Foucault
et préfigure incontestablement une part de la réalité contemporaine d'un
Donald Trump ou d'un Ivan Boesky, exactement comme elle projette son ombre
sur la réalité d'un théoricien de la littérature postmoderne postulant pour
sa titularisation au campus d'Ivy League.
Nietzsche et Heidegger voyaient l'origine
de l'uniformité et du nivellement planétaires dans la conception occidentale
de la raison, elle-même, avec ses aspirations universelles. Comme leurs successeurs
postmodernes, ils ne se sont pas préoccupés de l'analyse des conditions matérielles,
des modes de production, et autres. Ils ont senti qu'en attaquant le problème
au niveau philosophique, ils parviendraient à le juguler. Bien que le socialisme
marquât l'apogée et l'achèvement de la tendance qu'ils dénonçaient, Nietzsche
ne connaissait presque rien de Marx ou du marxisme (il a, néanmoins, brillamment
mis à jour le caractère bourgeois des sociaux-démocrates allemands, bien
avant la plupart des marxistes). Heidegger était plus familier avec Marx
- par son élève, Herbert Marcuse, surtout - mais, il a rarement traité de
Marx directement dans son oeuvre. Pour tous deux, Hegel était le suppléant
d'une forme de rationalité historique qui devait aboutir au socialisme. Le
sens du mot contemporain à la mode "déconstruction" synthétise leur tentative
d'en finir avec cette rationalité dialectique, et ce qu'ils attaquaient chez
Hegel était ce qu'au plus haut niveau, ils attribuaient à Marx. (L'assertion
périodiquement réitérée selon laquelle le marxisme et les théories de déconstruction
seraient compatibles, revient à dire que le marxisme et l'économie monétaire
seraient compatibles). Leur cible est une rationalité par laquelle toute "altérité"
ou différence se trouvera, tôt ou tard, contenue dans une synthèse plus haute
ou dans son dépassement. Une telle dialectique était pour Nietzsche (comme
elle l'était pour Hegel), la dialectique du maître et de l'esclave, mais
à la différence de Hegel, une dialectique qui s'accroît du ressentiment de
l'esclave, une moralité d'esclave. Pour Nietzsche, la critique de la dialectique
était une défense de "la différence" du maître aristocrate ou de l’artiste
assez élévé pour transmettre les lois, qu'il appelait surhomme.
Ceci étant
dit, il est important de remarquer qu'il existe de faux universels
dissimulant des intérêts spécifiques de classe, de race, ou des élitismes
sexués, qui ont des prétentions au tout. L'erreur
des théoriciens postmodernes de la différence, cependant, est de conclure
que, puisque ces universels faux existent, aucun autre d'aucune sorte ne
peut exister. Pour Nietzsche,
les valeurs universelles (ou ce que les Postmodernes appellent des "discours
de maîtres") ont été inventées par le faible pour régner sur le fort; pour
les Postmodernes qui ont découvert Nietzsche à travers Foucault, ces valeurs,
y compris le marxisme, sont des "discours de pouvoir" sur la pauvreté.
Si le Parti Communiste Français, ou le stalinisme en général, invoque
le marxisme pour justifier la bureaucratie totalitaire, la logique veut qu'alors
tout marxisme conduise nécessairement à la bureaucratie totalitaire. Si Ronald
Reagan parle de moralité, toute moralité doit être semblable à celle de Ronald
Reagan, et ainsi de suite.
Heidegger
porte la critique de la dialectique beaucoup plus loin. On ne retracera pas
ici toutes les étapes de son évolution complexe. Tout en étant profondément
influencé par Nietzsche, Heidegger voyait l'évolution de Nietzsche et la
sienne propre (dans sa première période qui est résumée dans l'Etre et
le Temps) comme l'aboutissement
de la véritable tradition qu'il se proposait de défaire. La solution Nietzschéenne
considérait chaque individu, fort ou faible, maître ou esclave comme une "volonté
de puissance", et toute perspective formulée par les individus, en tant que
"volontés de puissance", comme une tentative esthétique de façonner une réalité
qui n'a pas de lois en dehors de ces volontés, parce que ces volontés sont
tout ce qui existe. Dans L'Etre et le Temps, le jeune Heidegger
reprenait cette volonté de puissance, en la transposant de manière complexe
dans sa conception de l'existence individuelle. Mais l'expérience du nazisme,
qu'il percevait comme une révolution contre la métaphysique occidentale,
l'a persuadé que la volonté de puissance annonçait l'inévitable domination
planétaire de la technologie (à nouveau, ce système clos de sciences et de
techniques, cauchemar de Nietzsche et de Heidegger), et que ce mouvement
était latent dans le projet philosophique occidental depuis Parménide. (Heidegger
devait conclure, plus tard, que les nazis étaient restés captifs du "nihilisme
technologique" général de l'Occident). Dans sa dernière phase, qui aurait
été décisive pour Michel Foucault, Heidegger décida que l'histoire de l'Etre
dans la culture occidentale était l'histoire de cette volonté de puissance,
codifiée dans une conception de l'Etre en tant que présence, pouvant se réduire
à une image discrète. Dans l'interprétation Heidegerrienne, ce qui dans la
culture occidentale ne peut pas se réduire à une telle image n'a pas d'"Etre";
mais le niveau ontologique de l'Etre, comme Heidegger le conçoit, est précisément
ce qui défie une telle réduction. Dans cette critique, le projet planétaire
occidental de domination technologique est une excroissance directe de la
vision grecque présocratique de l'Etre, après Parménide, qui était en réalité
un "oubli" de l'Etre. Dans la dernière phase du travail de Heidegger, la
seule solution était d'attendre l'émergence d'un nouveau sens de l'Etre,
quelque chose d'aussi fondamentalement nouveau que le sens Parménidien l'était
il y a 2500 ans. Tout ce qui ne renverse (c-à-d., ne déconstruit) pas la
métaphysique de présence ne peut être qu'une nouvelle étape du "nihilisme
technologique" planétaire.
Mais la
théorie culturelle postmoderne qui a bouleversé l'académie Nord-américaine,
ces deux dernières décennies, n'est pas venue directement de la philosophie
allemande; elle ne s'est pas préoccupée du diagnostic Nietzsche-Heidegger
de domination planétaire des techniques, ni de la métaphysique de présence.
Le courant nord-américain ne peut pas se comprendre sans les Nietzsche et
Heidegger parisiens, tels qu'ils furent développés après 1945, parce que
c'est avant tout en France que ces philosophes ont acquis une crédibilité
de gauche. Les deux médiateurs importants de la "différence" Nietzschéenne-Heideggerienne
à l'académie postmoderne nord-américaine sont Michel Foucault et Jacques Derrida.
Dans leur travail, "la différence" se trouve radicalement transformée. Ce
n'est plus, comme avec Nietzsche, la différence radicale de l'homme noble
face au ressentiment de masse, ni comme avec Heidegger, la critique du projet
planétaire de domination technique, du "nihilisme technologique", ou le triomphe
du Même au coeur de la métaphysique de présence. En France, "la différence"
est devenue avec Foucault, les différences de "désir", et avec Derrida, des
"autres voix"; d'apparence pseudo-radicale en Amérique, elle est devenue
le contrepoint idéologique de la pulvérisation du social dans l'ère du néolibéralisme
high-tech, l'ultime escroquerie intellectuelle.
Les courants
de gauche qui sont restés hostiles ou sceptiques à l'égard du postmodernisme
d'inspiration française, ont eu du mal à le combattre à cause de leur propre
désarroi à différents niveaux. Les théoriciens de la "race / du sexe / de
la classe" paraissaient assez radicaux, et peu de gens de formation marxiste
sont équipés philosophiquement pour combattre la théorie à sa racine (en
fait, peu de théoriciens "de la race / du sexe / de la classe" savent où
sont les racines). De plus, la plupart des variantes de la tradition marxiste
se sont fragilisées elles-mêmes en attaquant les postmodernes, à cause de
certaines convictions qu'elles partagent avec eux, découlant de la Révolution
française et de la position centrale de la France dans la tradition révolutionnaire.
Le cachet international des Postmodernes, c'est la French connection, et les convictions
qui s'effritent maintenant, sur la position de la France dans le capitalisme
et dans l'histoire socialiste, leur créent toujours un espace parmi les détritus.
C'est pour cette raison que le récent débat sur la Révolution française,
avec la montée de l'école révisionniste conduite par François Furet, doit
se comprendre comme un contexte plus large de l'impact international des
Postmodernes.
Au début
de Les Mots et les Choses(1966), consacrant
Michel Foucault comme une figure majeure en France, se trouve une analyse
fascinante de la peinture de Velasquez, Las Meninas qui, d'une certaine
manière, résume l'ensemble du projet Foucauldien. Dans cette analyse, Foucault
révèle la position centrale du Roi dans le jeu global de représentation,
qui est le véritable sujet du tableau. Dans toute l'oeuvre initiale de Foucault
et, avant tout, dans ses premières études innovantes (mais problématiques)
sur la médecine et la folie, le projet consiste à identifier la raison occidentale
avec la position avantageuse, de représentation et de pouvoir, du roi ostensiblement
omniscient. Ce projet annonce la conception de Foucault selon laquelle, tous
les discours "représentatifs" du savoir, apparemment universel - y compris
le marxisme - dissimulent, en réalité, les discours d'un pouvoir séparé.
Pour Foucault, toute approche d'un tel "discours" universel et, par là même,
d'une classe universelle qui essaierait d'unir les différents fragments de
la réalité sociale ou les différents groupes opprimés de la société capitaliste
(en particulier, celui qui privilégie la classe ouvrière) est, nécessairement,
un discours séparé de pouvoir, un jeu de représentation centré sur le "roi"
- un discours magistral. Si l'on essaie de sonder la phase française du postmodernisme,
il ne faut pas oublier que l'expérience accablante du "marxisme" dans ce
pays correspond à l'expérience de l'ultra-stalinien Parti communiste français
(PCF), auquel Foucault appartint quelque temps, au début des années 1950.
Mais, bien plus révélatrice que ces détails biographiques (assez caractéristiques
de l'intelligentsia française d'après guerre) est l'équation Foucauldienne
de la rationalité avec le principe du roi, avec la monarchie absolue française
des dix-septième et dix-huitième siècles, le renversement de l'Etat (puis
son renforcement) par la Révolution française. Pour Foucault et les Foucauldiens,
la raison, c'est la raison de l'"âge classique", de l'absolutisme français
des Lumières, il n'y en a pas d'autre. Le formalisme esthétisé de la tradition
intellectuelle française, dont Foucault est un pur produit, est profondément
enraciné dans le catholicisme gallican aristocratique, et trouve sa
forme définitive dans le grand sièclefrançais, le dix-septième
siècle qui voit l'apogée de la monarchie absolue, prototype des Lumières
de Louis XIV. Foucault n'avait plus grand chose à voir avec la tradition
cartésienne de "clarté" de cet Etat-là, mais il est significatif que pour
lui, cette rationalité est la seule rationalité qui existe. Foucault était,
bien sûr, parfaitement conscient de ce qu'il devait à la philosophie allemande,
de Kant, via Hegel et Marx, jusqu'à Nietzsche et Hiedegger. Mais comme la
philosophie française, la philosophie allemande est le produit d'un autre
Etat absolu Eclairé, la Prusse, qu'il est facile de démasquer comme un autre
discours de pouvoir. La tradition qui reste opaque à Foucault est la tradition
anglaise, de la même manière que la révolution anglaise est restée opaque,
pour lui et pour tous les participants du débat postmoderne, en particulier
pour ses courants radicaux. La tradition anglaise, de même que
la révolution anglaise, sont restées opaques à Foucault, ainsi qu'à tous
les participants du débat postmoderne et, en particulier, ses courants radicaux.
Mais l'aveuglement de Foucault est aussi, malheureusement, l'aveuglement
de presque toute la tradition marxiste, y compris Marx pour qui la révolution
française a toujours été, de loin, plus importante que la révolution anglaise.
En raison de cet aveuglement, l'actuelle dissolution de l'Etat, de la France
à la Russie, dont Foucault est en quelque sorte le théoricien majeur, laisse
la plus grande partie de la gauche internationale, théoriquement et
politiquement désarmée avec ses propres problèmes d'étatisme.
Avant d'approfondir
cette assertion, il est nécessaire de s'intéresser au fond commun existant
entre Foucault et la renaissance néolibérale des années 1970, pour laquelle,
à première vue, Foucault n'avait pas de prédilection particulière. C'est
ce fond commun qui nous permet de voir en quoi les Postmodernes sont
les théoriciens pseudo-radicaux tacites de l'ère Reagan-Tatcher, apportant
leur panache radical à l'atomisation de la société dans une nouvelle période.
Comme nous
l'avons indiqué, l'idéologie de la "différence" a pris forme avec l'offensive
de Nietzsche et de Heidegger contre les aspirations universelles occidentales,
contre la raison dialectique, avant tout, et sa tendance à intégrer "l'autre"
dans un moment du "même". En France, à travers Foucault et Derrida, cette
"déconstruction" du sujet unitaire de la philosophie occidentale (dont la
forme achevée est le sujet historique-mondial de Hegel, souvent traité comme
substitut du sujet prolétarien de Marx) nous amène à une vision de la "pluralité
des discours", des "voix multiples", comprises comme illusoires par définition,
parce qu'elles ne débouchent jamais sur une unité plus haute. En Amérique,
ces courants devinrent, finalement, le vernis extraordinairement ésotérique
de ce qui n'est jamais qu'une reformulation radicale du pluralisme américain,
radical seulement par le radicalisme de son insistance à affirmer que les
peuples de races, d'ethnies et de préférences sexuelles différentes ne partagent,
en fait, rien d'important les uns avec les autres. Dans ce point de vue opposé
à Marx, la "classe" elle-même devient une différence de plus, elle n'est
plus l'élément unificateur dont l'émancipation serait l'émancipation sine
qua non. (On peut rappeler
l'assertion du préambule de Wobbly selon laquelle "la classe ouvrière et la
classe des employés n'ont rien de commun", alors que la classe ouvrière porte
en elle le germe d'une unité plus haute). Pour Hegel et pour Marx, la différence
est une contradiction supposant une
synthèse plus haute; pour les Postmodernes, la différence est une différence
irréductible, et une synthèse plus haute ne peut être qu'un nouveau discours
de pouvoir, un nouveau "récit magistral". La grande ironie est que pour Heidegger,
des qualités comme la classe, la race, l'ethnie, et la préférence sexuelle
relèvent précisément du domaine de la "métaphysique de présence", ce sont
des images "en dessous" desquelles la réelle authenticité se révèle être
toujours totalement individuelle, et toujours détruite par une telle "manifestation
de présence". Les théoriciens contemporains de "l'identité" qui se fondent
sur ces mêmes catégories collectives, et pour qui l'individualité a peu d'intérêt,
ont complètement inversé la source. Mais, c'est de cette manière que les
idées émigrent, surtout, en Amérique.
Mais, il
y a plus. On a rarement pris la mesure, aux Etats-Unis, de l'anticipation
de Foucault en France, non seulement, sur l'événement médiatique des "nouveaux
philosophes" (André Glucksmann, Bernard Henri Levy, etc.) en 1977, mais aussi,
sur le néolibéralisme, qui s'est d'abord accrédité sous Giscard d'Estaing
pour devenir, ensuite, ce raz de marée international des années 1980, ardemment
enlacé par le gouvernement "socialiste" de Mitterand. Où est le lien ?
Comme indiqué
ci-dessus, en raison de l'influence de la révolution française (surpassant
de loin celle la révolution anglaise), la France a gardé une position centrale
dans la mythologie de la gauche marxiste. Si, au début du 20esiècle,
la classe ouvrière française était encore représentée par un syndicalisme
révolutionnaire énergique et par des courants anarchistes, après la deuxième
guerre mondiale, le parti communiste dominant, le parti socialiste en désordre,
et les syndicats gravitant autour d'eux, étaient massivement étatistes. Cet
étatisme nous renvoie à l'étatisme de la première tradition économique française,
le mercantilisme, dont les origines remontent à l'ancien régime, avant 1789.
Cet étatisme était en tous points semblable aux versions ultérieures du 20e siècle
que les idéologies, sociale, socialiste, communiste et fasciste, enracinées
elles-mêmes dans le mercantilisme des 17e et 18e siècles
de l'Europe continentale diffusèrent presque partout. La France ayant participé
avec l'Angleterre, la Hollande et les Etats-Unis, à la première vague de
révolutions bourgeoises préindustrielles, on a toujours supposé qu'elle
était une société capitaliste de même maturité, et que le nationalisme bureaucratique
de la gauche française était la forme dégénérée d'un mouvement qui s'annonçait
"au-delà du capitalisme".
En fait,
la France de 1945 était encore une société profondément rurale, 50% de sa
population vivait encore à la campagne, employée dans une agriculture artisanale.
Ce n'est qu'à partir des années 1970, lorsque la paysannerie française ne
représentait plus que 8% de la population, que l'on a pu généralement constater
que le nationalisme de la gauche française, comme le nationalisme de gauche
partout, n'était pas une expression de maturité, mais une expression d'arriération,
et que la culture parisienne qui avait fasciné les intellectuels de gauche
dans le monde entier reflétait davantage l’absence d’un capitalisme mûr qu’une
prétention à son dépassement.
C'est l'étatisme
français, dont l'étatisme de gauche représente une part importante, qui a
contrôlé la rapide transformation industrielle du pays de 1945 à 1975. En
conséquence, la France s'aligna sur le modèle pionnier (sur le continent)
de l'Allemagne où les producteurs agricoles formaient également moins de
10% de la population. Ainsi, comme pour tous les pays franchissant ce seuil,
la bureaucratie d'Etat commençait à représenter un obstacle pour le développement
économique ultérieur. D'où, le bond en avant, dès le milieu des années 1970,
d'une vague idéologique, puis programmatique de décentralisation néolibérale
dans laquelle la gauche française découvrit qu'elle n'était pas moins piégée
par l'étatisme que les Gaullistes. Le "décentrage" du sujet hégélien de Foucault,
visant le marxisme "occidental" des années 1950 et 1960 et, au-delà, le marxisme
en général, acheva idéologiquement ce que Giscard, et Mitterand ensuite,
achevèrent pratiquement, le démantèlement de la tradition française de développement
mercantile.
En popularisant
habilement Foucault dans leurs livres de poche et événements médiatiques,
les "nouveaux philosophes" ont établi le lien final. Les figures les plus
décisives de ce développement sont Glucksmann et Henri-Levy qui, dans la
France post-1968, étaient tous deux d'ultra-staliniens militants du mouvement
maoïste. La sortie de l'Archipel du Goulag de Soljhenitzine,
en 1974, fut un moment de vérité pour leur premier "marxisme" affiché. Après
avoir glorifié l'Etat éléphantesque le plus totalitaire de l'histoire moderne,
la Chine de Mao, les "nouveaux philosophes" se rendirent célèbres en déclarant,
dans un nouveau climat d'écoute néolibérale, que tous les Marxistes, y compris
ceux qui avaient combattu le stalinisme cinquante ans avant eux, étaient nécessairement
totalitaires, aussi. Ils ont repris chez Foucault la notion de "maîtres à
penser", désignant la philosophie de type hégelienne ou marxiste qui essaie,
ou a la prétention, d'unifier des réalités fragmentaires dans une synthèse
plus haute. La suspicion à l'égard des "maîtres à penser" universalisateurs
a sévi au sein de l'académie américaine pendant une décennie, s'avérant cruellement
parallèle au Reaganisme idéologique du démantèlement de l'Etat, et de la
décentralisation de la pauvreté et de l'austérité, confiées aux Etats et aux villes.
Le postmodernisme
contemporain reste, néanmoins, enraciné dans la problématique originale de
Nietzsche et de Heidegger, dans la défense de la différence. Par là même,
il retient la vision de Nietzschéenne-Heideggerienne de la pensée occidentale
qui est, paradoxalement, hautement eurocentriste parce qu'indissociable de
la vision hautement eurocentriste de l'histoire qui a structuré ce projet
philosophique. Car, Nietzsche et Heidegger étaient les purs produits de ce
que nous appellerons, pour le moment, la romance grecque de la philosophie
allemande. Les Postmodernes ont donc été piégés par leur présentation et "déconstruction"
d'une version curieusement "occidentale" de la "tradition" occidentale, qui
a occulté un moment fondamental et non-occidental de l'histoire, la contribution
de l'Egypte ancienne et son élaboration ultérieure, à Alexandrie, et dans
l'islam.
Comme le
font apparaître de récentes et sérieuses approches de l'Eurocentrisme contemporain,
celles de Samir Amin et de Martin Bernal, en particulier, l'un des grands
crimes de l'ethnocentrisme occidental depuis le 18e siècle est
d'avoir réécrit son histoire en excluant la Méditerranée orientale et le
monde musulman, non pas seulement depuis les conquêtes musulmanes du 7e
siècle, mais également depuis la période précédant l'émergence de l'ancien
Israël et de la Grèce antique, s'illustrant peut-être davantage par l'occultation
de l'importance historique de la civilisation de l'Egypte ancienne. En dépit
de ses autres problèmes, le multivolume de Bernal, l'Athènes Noire, a le mérite d'avoir
clairement affirmé l'importance de l'Egypte ancienne dans la formation de
la tradition occidentale.
La disparition
de l'Egypte ancienne du ciel originel de la culture occidentale est un phénomène
relativement récent dans l'histoire, vieux d'à peine deux siècles. Comme
Bernal et d'autres l'ont fait remarqué, les anciens Grecs reconnaissaient
franchement l'Egypte (dont la civilisation précède la leur de plus de deux
millénaires) comme source majeure de leur monde. A l'autre pôle des origines
occidentales, l'ancien Israël, le séjour en Egypte, et l'exode depuis la
terre des pharaons marquent un moment fondamental de la culture. Les provinces
égyptiennes de l'empire romain, centralisées à Alexandrie, sont à l'origine
du dernier mouvement philosophique important de l'antiquité, le néoplatonisme,
dont la dialectique hégelienne et marxiste découle directement. Le néoplatonisme
Alexandrin joua, plus tard, le rôle d'un levain international dans lequel
toutes sortes de philosophies proche-orientales et de religions secrètes,
comme le bouddhisme, se mêlant aux vestiges du classicisme gréco-romain,
marquèrent de manière décisive les débuts de l'ère chrétienne. C'est cet
héritage alexandrin que les conquêtes musulmanes du 7e siècle
se sont appropriées, le perfectionnant au 11e siècle, dans la
période d'apogée de la civilisation arabopersique, où il s'associe à la splendeur
des villes de Bagdad, de Damas et de Cordoue. A la même époque, les chevaliers
de la cour de Charlemagne s'efforçaient vaillament d'apprendre à écrire leurs
noms. Lorsque les travaux d'Avicennes, d'Averroès, d'al-Ghazali, et d'al-Farabi
furent traduits en latin, au 12e et au 13e siècles,
l'héritage culturel de l'antiquité traversa "l'Occident", alors démuni, mais,
cette fois, entièrement renouvelé par ses phases alexandrine et musulmane.
(Les Multiculturalistes d'aujourd'hui ne nous ont jamais dit que la civilisation
musulmane "d'Orient" revendique également ses sources juives et grecques,
et que, par conséquent, ces héritages "logocentristes" ne sont pas les sources
du seul "Occident", ils ne nous ont pas dit non plus que l'Islam a diffusé
l'étude de Platon et d'Aristote, du Maroc à la Malaisie.)
Dans l'Italie
du 15e siècle, où ces racines arabopersiques contribuèrent fortement
à la Renaissance, les écrits d'un certain "Hermes Trismegiste" rendaient
hommage à l'Egypte ancienne, dernière source de sagesse néoplatonicienne,
mais sous une forme plus mystifiée que celle des Grecs anciens. Finalement,
pendant l'absolutisme des Lumières des 17e et 18e siècles,
"la sagesse égyptienne" de source alexandrine s'harmonisait totalement avec
les idéologies des sociétés secrètes et des sectes de la classe moyenne radicale,
comme les Rose-croix et les Francs-maçons, qui jouèrent un rôle important
dans la Révolution française. (Il ne faut pas oublier qu'avant le décryptage
des hiéroglyphes égyptiens, en 1822, l'Egyptophilie occidentale était essentiellement
spéculative et extravagante. Ce qui est important pour cette discussion,
c'est la continuité du mythe égyptien, en dépit de la réalité, et du fait
que la tradition "occidentale" n'avait pas de difficulté à le reconnaître.)
La plus
grande ironie est que toute figure majeure du "canon occidental" entre le
12eet le début du 19e siècle, tel que les Eurocentristes
contemporains le défendent, des troubadours français jusqu'à Dante, en passant
par les néoplatoniciens florentins, Pico et Ficino, Rabelais, Shakespeare,
Cervantes, Spencer, Milton, Leibnitz, Spinoza, Goethe et Hegel (pour ne cerner
qu'un moment des courants philosophiques et littéraires) était virtuellement,
comme les Eurocentristes contemporains l'ont justifié, profondément influencée
par cette "sagesse égyptienne" ou héritage "alexandrin", dans sa forme néoplatonicienne,
hermétique, ou juive mystique (kabbalistique), qui était plus ou moins reconnue
comme telle. De fait, les Eurocentristes auraient bien du mal à citer une
figure majeure d'avant les Lumières qui n'aurait pas été influencée
par de tels courants. Après 1800, ces mêmes traditions circulaient encore
dans les bagages du romantisme et, plus tard, de l'avant-garde bohème pour,
finalement, donner sa vigueur au surréalisme. Cependant, malgré la tendance
croissante des hellénophiles occidentaux du 19e siècle à considérer
la Grèce antique comme un phénomène sui generis, hermétiquement
détaché de toute influence sémite ou africaine (égyptienne), des figures
de l'envergure de Melville, d'Hawthorne et de Poe (pour ne citer que les
exemples américains) gardent encore les traces des "renaissances égyptiennes"
successives.
Vers la
fin du 18esiècle et au début du 19e siècle, un changement
idéologique éclipsa peu à peu la tradition "égyptienne". Ce changement, c'est
l'idylle anglo-allemande avec la Grèce antique atteignant son apothéose,
en Allemagne, après 1760. Les causes de ce changement sont complexes, et
ne peuvent être traitées ici. L'intrusion anglo-française en Méditerranée
orientale, après 1798, marqua le début de la "question d'Orient" -- le conflit
pour la dépouille de l'empire Ottoman à l'agonie -- question majeure de politique
étrangère pour l'Europe, avant 1918, qui influença incontestablement le désir
occidental d'élaborer une nouvelle vision de l'histoire, expurgée de l'héritage
millénaire du Proche-Orient, dans laquelle l'Athènes antique aurait émergé
seule, quasiment sans lien avec son environnement historique. Bernal a certainement
raison de voir un nouvel antisémitisme et un nouveau racisme à l'oeuvre dans
cette transformation. Il y a, cependant, beaucoup d'autres facteurs. Avec
l'absolutisme des Lumières, la tradition "égyptienne" vivait sa dernière
phase dans la culture dominante européenne, qui allait être détruite ou entièrement
réformée pendant la Révolution française et les guerres Napoléoniennes. Le
renversement de l'Etat absolu des Lumières permit à la rationalité séculaire
de se détacher de l'ancienne mystique "égyptienne". De fait, les nouvelles
visions militantes du monde Eclairé n'avaient pas besoin, et avaient toutes
les raisons de se passer de l'obscurantisme apparent du rituel franc-maçon.
Ce "décrochage" de la rationalité des Lumières de son cadre institutionnel
pré-révolutionnaire a poussé la tradition "égyptienne" dans les marges, romantique
et bohème, de la nouvelle société bourgeoise ascendante.
La nouvelle
idylle anglo-allemande, surtout allemande, pour la Grèce antique affirmait,
dès le départ, sa rupture avec les visions précédentes de l'antiquité gréco-romaine,
telles qu'elles furent développées après la Renaissance. La résurrection
de l'antiquité, au 15e siècle, était avant tout une renaissance
de la culture civique romaine, et les modèles historiques et littéraires
de l'Italie du 15e siècle reflétaient, avant tout, les modèles
de la vertu civique romaine et de la rhétorique civile. Comme on l'a précisé
plus haut, la renaissance philosophique de Platon avait traversé les sources
arabes et byzantines avant d'apparaître en Europe, voilée du mystère d'une
religion égyptienne; on découvrit, seulement plus tard, qu'elle n'avait rien
à voir avec l'Egypte ancienne. Lorsque l'Etat absolu des Lumières, façonné
dans la France de Louis XIV, étendit son hégémonie culturelle de Paris à
St. Petersbourg, via Saint-Domingue et Rio de Janeiro, le ton décisif
de cette culture était toujours latin, et l'héritage romain de la Grèce antique,
avant le 18e siècle (quand l'usage du latin était de loin beaucoup
plus répandu que le grec), était toujours filtré par cet habillage romain:
on se souvenait de l'empire, de l'Etat, de la loi, des vertus civiques des
citoyens, mais pas de la dimension communautaire de la polis Athénienne, de
la cité-Etat grecque. C'est à l'Allemagne désunie, fragmentée, où l'unification
nationale restait un rêve lointain, qu'il appartenait de mener la révolte
culturelle contre le mode impérial de la civilisation romaine-latine-française
de l'absolutisme des Lumières. Cette révolte, et la romance grecque à laquelle
elle donna naissance, reste associée à des figures comme Herder, Winckelmann,
Goethe et, plus tard, Hoelderlin et Hegel; on ne peut pas l'expliquer seulement
par le racisme et l'impérialisme, mais c'est l'hellénophilie allemande qui
a enterré la tradition "égyptienne" et qui l'a occultée de la mémoire historique
des origines occidentales. Un développement semblable est apparu en Angleterre,
émergeant de la confusion du romantisme anglais avec la guerre grecque d'indépendance
de 1823 (donc, une fois de plus avec la "question d'Orient"), mais des figures
comme Keats, Shelley et Byron n'ont pas eu l'influence culturelle internationale
des hellénophiles allemands, qui furent, entre autres choses, les précurseurs
directs d'un autre hellénophile, Karl Marx.
La disparition
de L'Egypte ancienne, ou du mythe de l'ancienne Egypte, du ciel originel
de la culture occidentale, où elle garda de l'influence jusqu'à la fin du
18e siècle, était indispensable à l'élaboration d'une vision "moderniste"
de l'histoire occidentale, que la grande majorité de la gauche occidentale
a malheureusement accepté sans contestation, jusqu'à ces derniers
temps. Cette vision, qui prédisposa la gauche à flatter le postmodernisme,
suivait le tracé d'une histoire occidentale particulière, allant d'Athènes
à la Renaissance Florentine, à Londres et au Paris des Lumières, pour aboutir
à la culture de la grande bourgeoisie occidentale qui s'achève avec la mort
de Beethoven, de Goethe, et de Hegel, en 1830. Cette histoire a été écrite
l'oeil rivé sur le progrès d'un certain type de rationalité classique reconnaissant,
à peine, les prophètes hébreux comme précurseurs lointains de cette rationalité
(pour leur rôle de démystificateurs). Dans cette conception de l'histoire
occidentale, profondément marquée par la tradition française des Lumières
et par la Révolution française qui, par son positivisme critiquait fortement
la religion, il ne s'est pas passé grand chose en deux millénaires, du Socrate
d'Athènes à la Florence des Médicis. Pour un tel sens de l'histoire, les moments
alexandrin et musulman esquissés plus haut n'existaient pas, en raison de
leur dimension religieuse, et pourbeaucoup d'autres raisons, sinon
comme transmetteurs possibles, mais certainement pas comme forces créatrices.
Tel fut le legs de l'idylle anglo-allemande avec la Grèce antique, la vision
mondiale dans laquelle le Proche-Orient tomba dans les marges de l'histoire
occidentale, pendant et après l'antiquité gréco-romaine. La disparition de
l'Egypte ancienne, devenue inséparable des disparitions d'Alexandrie et de
l'Islam, permit d'isoler totalement l'Athènes antique de son environnement
de Méditerranée orientale, avant et après l'âge d'or.
Tel est
le véritable point de vue eurocentriste. Et que nous ont raconté les Multiculturalistes
d'apparence radicale postmoderne de tout ceci ? Précisément, rien ! Et pourquoi ?
Parce qu'à travers Nietzsche et Heidegger, Foucault et Derrida, ils ont avalé d'un
trait toute la romance hellénophile, n'y changeant que quelques signes plus
et moins. Ignorant les sources arabopersiques de la Renaissance, ils occultèrent
les médiations Alexandrine et musulmane et le développement subséquent de
l'héritage grec. En plus, ils sont d'accord avec les Eurocentristes sur un
point, la culture "occidentale", à l'instar de toutes les "cultures", est
un phénomène autonome. Nous ont-ils dit que la poésie provençale française,
qui donna naissance à la littérature occidentale, avait beaucoup emprunté
à la poésie arabe, et en particulier à la poésie mystique érotique de l'Espagne
musulmane ? Nous ont-ils dit que Dante était imbibé de l'oeuvre du Soufi andalou
Ibn Arabi ? Que certains des plus grands écrivains espagnols siglo de
oro du 16e siècle,
comme St. Jean de la Croix et Cervantes, s'inspiraient fortement des sources
musulmane et juive ? Nous ont-ils parlé des hérétiques Franciscains qui,
dans le Mexique du 16e siècle, essayèrent de construire avec les
Indiens une utopie communiste chrétienne défiant le catholicisme européen
désespérément corrompu ? Nous ont-ils dit que la croyance de la civilisation
occidentale à ses sources égyptiennes s'est maintenue, des anciens Grecs,
via l'académie Florentine, jusqu'aux Francs-maçons du 18e siècle ?
Ils ne nous ont rien dit de la sorte parce que cette fertilisation syncrétique
des cultures va à l'encontre de leur conception relativiste selon laquelle
les cultures se confrontent les unes les autres, comme autant de "textes"
hermétiquement étanches s'altérant invariablement. Tant "d'hommes blancs
européens, morts" s'avèrent être fortement redevables aux hommes (et dans
le cas de la poésie arabe, aux femmes) de couleur qui les ont précédés !
Les Postmodernes sont tellement occupés à présenter le "canon" comme une
litanie raciste, sexiste et impérialiste, qu'à l'instar des Eurocentristes
explicites, ils sont incapables de remarquer que quelques grands ouvrages
du canon sont enracinés dans ces mêmes cultures qu'ils sont censés avoir
"effacées".
L'incontournable
livre d'Edward Said, Orientalisme, a pratiquement
innové en la matière. Said nous dit comment les perceptions occidentales
du monde de la Méditerranée orientale étaient un discours de pouvoir falsificateur,
particulièrement, après la montée en puissance de la rivalité des impérialismes
modernes (appelée "question d'Orient"), et qu'essentiellement, elles ne pouvaient
être que cela. (Sa discussion sur Dante, par exemple, ne mentionne pas Ibn
Arabi.) Mais, Said ne nous dit absolument rien du "discours" occidental sur
l'Orient quand l'équilibre des forces était exactement l'inverse, notamment
entre le 8eet le 13e siècles, lorsque la civilisation
musulmane dominait l'Occident culturellement et militairement. Comme un écrivain
l'exprima:
"Si les Esquimaux
devenaient soudain les artistes et savants dominants du monde, si les usines
du Groenland mettaient celles du Japon à la casse, si des envahisseurs du
grand Nord venaient conquérir les Etats-Unis et l'Union soviétique, nous serions
à peine plus surpris que le furent les Musulmans, il y a deux cent ans, lorsqu'ils
tombèrent brusquement sous le contrôle de l'Europe occidentale".
Des siècles
d'hégémonie arabe et Ottomane en Méditerranée, exerçant une menace militaire
réelle au coeur de la nation européenne, jusqu'à la fin du 17e
siècle, ont aveuglé les Musulmans qui, des centaines d'années après avoir
perdu leur réelle ascendance, ne voyaient toujours pas le Nord évoluer en
puissance mondiale.
Said n'écrit
pas sur "l'occidentalisme", bien sûr, il ne relate pas non plus un "discours"
musulman sur l'Occident, on ne peut pas lui reprocher d'omettre des exemples
comme cette affirmation de l'Arabe Ibn Sa'id décrivant les Francs, au milieu
du 11e siècle:
"Ils ressemblent
à des animaux plus qu'à des hommes... L'air froid et les ciels brumeux (leur
donnent) un tempérament glacé et des humeurs cruelles; ils sont grands, ont
le teint pâle et les cheveux trop longs. Ils manquent de finesse d'esprit
et de perspicacité, ils sont dominés par l'ignorance et la stupidité, et
vivent couramment sans projet ".
Il ne s'agit
pas de multiplier les citations attestant ce point banal, le monde musulman,
à son apogée, était aussi ethnocentriste que les Européens l'étaient à la
leur; il s'agit plutôt de démontrer que, dans la période d'hégémonie mondiale
de l'Islam, les Musulmans pensaient que les habitants de l'Ouest chrétien
étaient des barbares habitant un trou perdu, et qu'ils s'y intéressaient
aussi peu que l'élite culturelle Romaine du 2e siècle avant l'ère
chrétienne s'intéressait aux habitants peints en bleu de l'Angleterre.
Mais nous
pouvons reprocher à Said de ne pas nous parler davantage de "l'orientalisme"
de l'Occident, entre le 8e et le 13e siècles, lorsque
la supériorité culturelle du monde musulman sur l'Europe était un fait, et
une réalité établie. Il ne nous parle pas de l'archevêque de Saragosse déplorant,
au 9e siècle, la décadence de la jeunesse chrétienne et son attirance
pour la brillante culture arabe du Sud de l'Espagne, que l'Europe entière
contemplait:
"Ils sont incapables
d'écrire une phrase correcte en latin, mais, surpassent les Musulmans dans
la connaissance des points les plus subtiles de la grammaire et de la rhétorique
arabe. Ils délaissent les saintes Ecritures des pères de l'Eglise, mais se
pressent à lire et à traduire le dernier manuscrit de Cordoue."
Said et
les autres analystes du "discours" occidental ne discutent pas souvent de
ces réalités, parce qu'elles défient l'une de leurs thèses les plus sacro-saintes,
tant explicite qu'implicite, affirmant la totale relativité des cultures.
C'est à contrecoeur qu'ils admettent, qu'à certains moments, dans le contexte
de l'histoire mondiale, certaines cultures sont plus dynamiques, en fait,
supérieures aux autres, et que la culture arabe de l'Espagne musulmane dominait
la culture de Saragosse ou de Paris, au 11e siècle. Reconnaître
ceci les amèneraient, inévitablement, à reconnaître l'inacceptable, l'idée
non relativiste qu'au 17e siècle, la situation s'est inversée et
qu'un moment décisif pour l'influence et la supériorité historique mondiale
passait à l'Ouest. Un simple regard sur le sens des traductions permet d'apprécier
le changement, tel qu'il fut vécu des deux côtés. Entre le 11e
et le 13e siècles, des milliers d'ouvrages philosophiques, scientifiques,
de mathématiques et de poésie arabes ont été traduits en latin, et lus avec
avidité dans toute l'Europe, alors qu'à peu près rien ne fut traduit dans
l'autre sens. A partir de l'invasion française en Egypte, en 1798 (événement
qui fit réaliser au monde musulman la nouvelle situation mondiale, longtemps
après que l'Occident eût établi son hégémonie), la traduction de nombreuses
textes français en arabe commença, et continua pendant tout le 19e siècle.
Donald
Lach commence son multivolume, l'Asie dans la formation de l'Europe, par la déclaration
suivante:
"On a souvent reconnu
que la poudre à canon, l'imprimerie et la boussole étaient indispensables
à la progression de l'Europe. On reconnaît moins souvent qu'aucune de ces
inventions n'était européenne".
Cette réalité
n'est reconnue ni par les Eurocentristes, ni par les relativistes du multiculturalisme
contemporain. Une fois encore, pour le faire, il leur faudrait reconnaître
un processus historique mondial plus large qu'une culture unique, et reconnaître
à l'histoire mondiale un dynamisme dans lequel, progrès et syncrétisme
interculturel sont des choses qui existent.
S'intéresser
sérieusement à l'histoire mondiale, avant l'ascension occidentale, signifie
également miner un autre dogme choyé du relativisme multiculturaliste, notamment,
celui qui veut que l'hégémonie globale de la culture occidentale, dans l'histoire
moderne, repose exclusivement sur la force militaire. Pour Said, le discours
orientaliste est, avant tout, un discours de "pouvoir" de ce type. Mais,
l'histoire nous a maintes fois enseigné que la conquête culturelle du vainqueur
succède invariablement à la conquête militaire, et que l'hégémonie culturelle
évolue souvent dans un sens opposé à la supériorité
militaire. Les multiples invasions turques et mongoles de la Chine et du Moyen-Orient,
jusqu'au 15e siècle, si dévastatrices pour les civilisations chinoise
et musulmane (et cause non négligeable de leur vulnérabilité ultérieure par
rapport à l'Occident), aboutirent, en deux générations seulement, à l'intégration
des Mongoles et des Turques dans les cultures qu'ils ont traversées. Les
invasions de l'Espagne musulmane par les Almoravides et les Almohades d'Afrique
du Nord, au 11e et au 12e siècles, aboutirent de manière
semblable à l'intégration des envahisseurs dans la culture urbaine sophistiquée
qu'ils avaient conquise; en fait, le grand historien arabe Ibn Khaldun a
construit toute sa théorie de l'histoire universelle sur ce cycle de la conquête
nomade et de son absorption ultérieure par les conquérants.
La convergence,
plutôt singulière, de la suprématie militaire et de l'hégémonie culturelle
de l'Occident, entre le 16e et le 19e siècles, constitue
une "différence" au regard de l'histoire mondiale dont les Multiculturalistes
auraient dû nous parler davantage. Pour le faire, il ne leur a manqué, comme
à leurs associés, les Eurocentristes, qu'une notion et quelques connaissances
de l'histoire mondiale.
De même,
un regard sur l'histoire mondiale, dans le contexte actuel, aurait dû placer
les Multiculturalistes devant la question de la suprématie économique et technologique
actuelle du Japon, et leur poser, comme on pourrait s'y attendre, quelques
problèmes pour attaquer l'idéologie des "hommes blancs européens morts" érigée
en idéologie dominante de notre temps. Le fait que l'Asie représente, de
manière indiscutable, la zone capitaliste la plus dynamique du monde au cours
de ces trois dernières décennies ne les trouble pas le moins du monde, si
ce n'est qu'entre autres choses, ils sont profondément ennuyés par les questions
économiques et techniques que l'on ne peut pas relier à la différence culturelle.
A défaut d'être explicite, l'ordre du jour implicite des Multiculturalistes
est de nous présenter les valeurs associées à l'accumulation capitaliste
intensive comme un phénomène "d'homme blanc", de telle sorte que les "non
blancs", les Japonais ou les Coréens, par exemple, qui incarnent aujourd'hui
ces valeurs avec plus de ferveur que la plupart des "blancs" auraient, quelque
part, perdu leur différence et, par là même, tout intérêt. Les cadres et
PDG des firmes asiatiques qui matraquent quotidiennement les industries américaine
et européenne avec leurs produits innovants seraient certainement surpris
d'apprendre que leurs valeurs sont "blanches". (L'association des qualités
culturelles avec la couleur de peau est ce qu'on appelle communément le...
racisme.) Les Multiculturalistes commentent dans le détail les luttes des
femmes Andines ou Erithréennes contre l'impérialisme et l'oppression sexiste,
mais passent sous silence les mouvements de grèves à répétition des travailleurs
Coréens marquant le soulèvement le plus important de la dernière décennie.
En quelque sorte, dès qu'un pays du Tiers monde s'industrialise, il cesse
d'être "différent".
Pour conclure
ce rapport, il est nécessaire de s'intéresser aux "conditions matérielles"
qui ont permis au multiculturalisme postmoderne de tenir le devant de la
scène. Il est à peine exagéré de dire, comme on l'a précisé plus haut, qu'il
est un effet de l'effondrement du modèle d'accumulation capitaliste occidental
basé sur la chaîne de montage, dont l'automobile représentait, pour la production-
consommation, le symbole par excellence. La vision de
la "modernité" que nous avons analysée ici avait pour téléologie implicite
ou explicite, la transformation de la planète en un monde de production ouvrière
de masse, et cette transformation, la France initiatrice de cette théorie
l'a connue, comme quelques autres pays, après 1945. La fin de ce modèle
d'accumulation dans la crise économique mondiale post 1973, a dissous le
climat qui aurait permis de deviner que toutes sortes d'"archaïsmes" étaient
au bord de l'extinction. Il ne s'agit pas de présenter une analyse strictement
économique des tendances idéologiques de l'identité multiculturelle, ni d'insinuer
qu'il y avait quelque chose de fondamentalement sain dans le modèle d'accumulation
de 1945 à 1973, pas plus qu'il n'est question de suggérer qu'une nouvelle
expansion basée sur un nouveau modèle d'accumulation aurait restauré les
vieilles notions de modernité et de rationalité qui étaient partagées, au
fond, par le capitalisme occidental, le bloc de l'Est, et les régimes de
développement des pays du Tiers monde.
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