Un "warfare state" keynésien vide de substance
L'évolution de la démocratie américaine d'hier à aujourd'hui
Certains historiens,
et notamment W.J. Cash dans son classique The Mind
of the South(1941), ont défini
les Etats-Unis comme une démocratie de peuple de seigneurs ("Herrenvolk democracy"),
terme qui me semble approprié pour les trois cent cinquante ans d'histoire
américaine qui précèdent les années 1960-70 : il s'agissait d'une démocratie
(bourgeoise) à l'usage des Blancs. D'autres auteurs ont établi des parallèles
avec d'autres nations nées en tant qu'Etats de colons, tels l'Irlande du
Nord, Israël et l'Afrique du Sud (avant la fin de l'apartheid) – trois Etats,
notons-le, dont l'idéologie fondatrice renvoie, comme dans le cas américain,
au mythe du "peuple élu" de l'Ancien Testament. Aujourd'hui encore, alors
que la suprématie blanche a été largement combattue et affaiblie (mais pas
éradiquée), la question raciale reste une ligne de fracture dans la vie politique
américaine. Aux Etats-Unis, la dimension raciale a joué un grand rôle dans
chaque avancée historique importante de la démocratie bourgeoise (guerre
civile des années 1860, mouvements des années 1960). Les confrontations sociales
qui n'impliquent que des Blancs (y compris les grèves de masse combatives)
restent au bout du compte des querelles de famille. Et quand une unité entre
Blancs et Noirs s'élabore sur une base véritablement égalitaire (comme dans
les débuts du mouvement populiste de la fin des années 1880, lors du travail
d'implantation des IWW dans le Sud avant la Première Guerre mondiale ou lors
de certains affrontements des années 1960), elle est appelée à subir la plus
violente des répressions.
Conflits raciaux,
expansion impériale et antagonismes de classe sont les trois éléments de
la triade qui fonde la dynamique de l'histoire américaine. "Notre pays est
menacé par le Peau-Rouge à nos frontières et par l'esclave noir à l'intérieur",
disait déjà Madison en 1820. La question des classes sociales entre dans
le tableau avec la création du Parti démocrate, qui est traditionnellement
le parti des travailleurs blancs. Les démocrates ont dominé la politique
américaine à deux reprises, en canalisant la révolte populiste : à l'époque
jacksonienne (1828-années 1850) et lors de la "coalition rooseveltienne" (1933-1968).
La démocratie jacksonienne n'a pas résisté à la polémique provoquée par la
guerre mexico-américaine (1846), qui a débouché tout droit sur un affrontement
sur la question de l'esclavage; la coalition rooseveltienne a été détruite
par l'opposition à la guerre du Vietnam (1961-1975) et la radicalisation
du mouvement de libération des Noirs des années 60. Dans la mesure où ce
parti expansionniste et partisan de la suprématie blanche était le parti
des ouvriers américains, la class
politics n'a jamais réussi
à s'émanciper de la question raciale et de celle de l'expansion impériale.
Le poids de
la question raciale dans la formation de la démocratie américaine est intimement
lié à l'importance d'une autre question : celle de la décentralisation. Depuis
l'indépendance (1783) et l'élaboration d'une Constitution (1787) jusqu'à
la guerre civile (1860-1865), l'Amérique s'est battue pour constituer un
Etat central (fédéral), dans une situation où les divers Etats avaient plus
de poids politique que le gouvernement central. Ce qui fit dire plus tard
à Sombart qu'"en Europe continentale, l'Etat a créé la société civile, alors
qu'en Amérique c'est la société civile qui a créé l'Etat". La tension entre
conceptions centralisatrices et décentralisatrices s'est traduite, pendant
la période constitutionnelle, par une lutte entre fédéralistes (Hamilton)
et antifédéralistes (Madison, Jefferson) et n'a cessé depuis de marquer l'histoire
des Etats-Unis. Le principal soutien à la position antifédéraliste
est venu des Etats esclavagistes du Sud : on sait que bon nombre des présidents,
ministres et hauts responsables militaires des débuts étaient originaires
de Virginie et d'autres Etats du Sud. L'objectif des décentralisateurs, tel
que l'a formulé Madison, était de créer un système tel qu'une majorité hostile
à l'élite au pouvoir aurait le plus grand mal à prendre le contrôle de l'Etat.
Et jusqu'à présent, ce but a toujours été atteint.
Cela n'a pas
empêché l'Amérique d'être, à partir de la révolution et jusqu'à la guerre
civile (voire en fait bien au-delà), la société la plus démocratique du monde,
et pas seulement au sens politique étroit du terme : elle a instauré le suffrage
universel masculin (blanc) en 1828 et connu une participation à la vie politique
locale plus active que partout en Europe jusqu'à l'émergence des mouvements
ouvriers modernes – en Angleterre, France, Allemagne, etc. N'oublions pas
que c'est aux Etats-Unis que sont nés certains des premiers syndicats (dans
les années 1820) et le premier parti politique ouvrier (en 1828), lequel
a rapidement été absorbé par le Parti démocrate.
Avec l'année
1828 s'est ainsi ouverte l'ère de la politique des partis de masse sous sa
forme moderne, avec l'arrivée au pouvoir de la démocratie jacksonienne, expression
d'une révolte populiste contre le contrôle exercé jusque-là par une élite
issue des capitalistes de Nouvelle-Angleterre et des propriétaires d'esclaves
de Virginie. La démocratie jacksonienne fut une sorte d'anticipation du New
Deal de Roosevelt en ceci qu'elle s'appuya sur une coalition d'ouvriers du
Nord, de fermiers de l'Ouest et de petits Blancs du Sud. Jackson, qui fut
directement responsable de la déportation des Indiens (le fameux "chemin
des Larmes" des Cherokees) et favorable à l'esclavage, sut donner naissance
à une forme d'alliance entre le mouvement majoritaire des ouvriers du Nord,
les partisans de l'expansionnisme à l'Ouest et les défenseurs de la suprématie
blanche du Sud, alliance politique qui, depuis, n'a cessé d'handicaper le
mouvement ouvrier américain, entravé notamment par son inféodation politique
au Parti démocrate. Mais, parallèlement, la décentralisation du pouvoir au
niveau des Etats a permis à la politique des partis de masse de jouir d'une
forte participation populaire (passant cependant par des canaux mafieux),
à travers, par exemple, les appareils politiques "ethniques" (irlandais,
en l'occurrence) apparus dans les villes du Nord au début des années 1830.
Les Européens
s'interrogent souvent sur les raisons de l'absence en Amérique de partis
politiques ouvriers de masse (socialistes, communistes). Il faut par conséquent
souligner qu'entre les décennies 1840 et 1870, les Etats-Unis se sont déchirés
sur la question de l'esclavage, autrement dit sur la question raciale, indissociable
en Amérique de celle des classes. Pour les ouvriers américains, c'est la
guerre civile qui a joué le rôle de baptême politique, tout autant que la
Commune pour les ouvriers français ou la lutte contre les lois antisocialistes
bismarckiennes pour les ouvriers allemands. Par la suite, pendant la longue
période de développement de la production de masse (années 1870-1930), les
ouvriers américains ont subi plus de violence répressive qu'aucune classe
ouvrière européenne. La clé de la "Herrenvolk democracy" américaine, c'est
le fait que les ouvriers blancs ont tendance à se percevoir d'abord comme
blancs, ensuite seulement comme ouvriers. Ce qu'illustrent plusieurs phénomènes
contradictoires. En 1848, pendant les révolutions européennes, on a vu la
Maison Blanche rester éclairée la nuit pour célébrer la progression de la
démocratie contre la monarchie décadente. Mais au même moment l'affrontement
sur la question de l'esclavage déchirait le Parti démocrate. Ce n'est qu'en
1877, avec les grèves dans les chemins de fer (dénoncées par la presse bourgeoise
comme "la Commune américaine"), que l'on assiste à la première confrontation
"classe contre classe", à un moment où, en Angleterre, en France et en Allemagne,
les mouvements ouvriers de masse (syndicats et partis) sont en pleine expansion.
Contrairement à une opinion largement répandue, cette différence ne s'explique
pas par une forme d'immaturité politique du monde américain, mais par le
fait que les crises qu'a subies la "Herrenvolk democracy" américaine ont
pris des formes très différentes des antagonismes qui ont eu cours en Europe,
où, dans la lutte pour la démocratie bourgeoise, les partis "socialistes"
et plus tard "communistes" n'ont pas joué un rôle mineur.
Ce fut donc
la guerre civile qui acheva le processus de formation de l'Etat national
américain, en mettant fin à la lutte entre les propriétaires d'esclaves du
Sud et les capitalistes du Nord pour le contrôle du gouvernement fédéral.
Il fallait abolir l'esclavage pour "sauver l'Union", principal mot d'ordre
d'alors – n'oublions pas qu'en 1861 Abraham Lincoln a décrété l'état d'urgence,
suspendu la Constitution et gouverné par décrets présidentiels. A partir
de la guerre civile, l'équilibre du pouvoir entre les Etats et le gouvernement
fédéral a commencé à bouger, au profit de celui-ci. C'est aussi pendant et
après la guerre civile que la grande entreprise a commencé à émerger, au
détriment du capitalisme de petite taille qui prévalait jusque-là. L'âge
d'or des robber
barons, qui a permis la
naissance des grandes familles capitalistes que sont les Rockefeller, Vanderbilt
ou Morgan, a transformé les Etats-Unis des décennies 1870-80 en une société
capitaliste manifestement moderne. A la même époque, le retrait des troupes
nordistes du Sud occupé (en 1877, date de la première vague de grèves à l'échelle
nationale) créait les conditions d'un retour au pouvoir, sous une forme capitaliste
plus appropriée, de la vieille élite des propriétaires d'esclaves, à la tête
d'une nouvelle économie agraire où le métayage, la ségrégation raciale et
la terreur kukluxklanienne s'étaient substitués à l'esclavage. Comme le précédent,
ce nouveau Sud entra alors dans l'équation politique américaine en tant qu'élément
de la triade petits Blancs du Sud / appareils politiques du Nord / fermiers
de l'Ouest, triade sur laquelle s'appuie le Parti démocrate. Pendant soixante
ans, les démocrates furent fondamentalement exclus du pouvoir national, ne
représentant qu'une alliance d'intérêts bornés.
Ce fut le
Parti républicain – le parti qui avait mené la lutte pour l'éradication de
l'esclavage et dominé la politique américaine de 1860
à 1932 – qui fut au volant durant la grande période de concentration capitaliste,
où l'on assista à l'émergence de l'entreprise moderne, aux premières tentatives
de régulation capitaliste, à la création d'une banque centrale (1907) et
aux premières tentatives d'intégration corporatiste d'une partie de la classe
ouvrière par l'intermédiaire des syndicats (qui ne parvinrent à s'imposer
que dans les années 1930). La période 1877-1934 fut une période de hautes
eaux pour le radicalisme ouvrier, mais aussi pour la violence capitaliste
anti-ouvrière. Toutefois, il faut signaler que, là encore, cette violence
était essentiellement locale (au niveau de l'Etat ou de la commune), voire
privée (milices anti-ouvrières de Pinkerton), si bien que, comme l'avait espéré
Madison, les occasions furent rares où le gouvernement fédéral constitua
un objectif politique direct pour un mouvement national né de la base.
Il faut aussi
souligner que la conscience du lien étroit qui passait entre question raciale
et lutte de classes s'est estompée après 1877. La plupart des événements
célèbres qui ont marqué l'histoire ouvrière américaine ont pris place entre
1877 et 1934. En 1900, 90 % des Noirs américains vivaient encore dans les
Etats du Sud profond. Ils n'ont intégré le prolétariat du Nord qu'avec la
Première et la Seconde Guerres mondiales, puis lors de la vague de migration
d'après-guerre engendrée par la rapide mécanisation de l'agriculture au Sud,
qui a pris fin dans les années 60.
La crise sociale
des années 1890 a largement disparu des mémoires, supplantée par les crises
des années 1930 et 1960, et pourtant elle paraissait, du point de vue des
travailleurs comme des capitalistes, menacer plus sérieusement l'ordre social
que ces deux dernières. Dépression économique, crise agraire, montée du mouvement
populiste, scandales éclaboussant banques et entreprises et radicalisme ouvrier
(grèves de 1892-94 dans les chemins de fer et la métallurgie) ont poussé
sur le devant de la scène des réformateurs "progressistes" étatistes qui
ont jeté les bases de l'Etat du New Deal sur lequel, en dépit de la poussée
néolibérale d'après 1970, l'Etat américain reste encore aujourd'hui modelé.
Pour comprendre ce qu'il est advenu de la démocratie bourgeoise aux Etats-Unis,
il faut bien saisir le rôle qu'ont joué alors ces réformateurs "progressistes"
(qui n'avaient rien de progressiste, au sens courant du terme). Dans les
années 1890, quand ils sont entrés en scène, la participation aux élections
était encore supérieure à 90 % (elle est tombée à moins de 50 % depuis),
et l'activité politique de base faisait encore preuve d'une grande vitalité.
Les progressistes étaient des technocrates et des réformateurs défendant une
conception verticale du pouvoir, et leur objectif plus ou moins conscient
était de transformer la politique en une forme de gestion aux mains d'experts.
Bien que cela ait été rarement relevé, l'Allemagne de Bismarck fit à cette
époque largement fonction de modèle en matière de réforme de la société et
du système politique américains, et cela dans bien des domaines : adoption
des mesures de welfare, régulation des
entreprises, financement par l'Etat de la recherche-développement, réorganisation
des universités, mise en place d'un Banque centrale et d'une législation
du travail. En rendant publics divers scandales et faits de corruption, ces
réformateurs ont miné le pouvoir "populaire" (au niveau municipal ou d'un
Etat) au profit d'un pouvoir technocratique vertical. En dévoilant la réalité
des conditions de logement dans les grandes villes, ils ont affaibli les
petits propriétaires de taudis et permis aux gros intérêts immobiliers de
prendre le contrôle du logement urbain. En dénonçant la corruption qui touchait
certains appareils politiques locaux du Parti démocrate dominés par des groupes
ethniques, ils ont créé les conditions d'un pouvoir plus anonyme et plus
lointain ; en s'attaquant aux excès des robber
barons et des grands
trusts, ils ont permis la mise en place de formes de régulation du système
industriel et bancaire par des experts fédéraux. Quelqu'un comme le capitaliste
de l'Ohio Mark Hanna, devenu plus tard sénateur, a commencé dans les années
1880 à plaider en faveur d'une reconnaissance des syndicats comme alternative
à la révolution sociale. Après le massacre de Ludlow (1913), les Rockefeller
en sont eux aussi arrivés à la conviction que la répression violente des travailleurs
devait être tempérée par une forme plus intelligente de gestion du personnel.
Le politicien progressiste qui eut le plus de succès fut Woodrow Wilson,
un partisan convaincu de la suprématie blanche.
C'est la Première
Guerre mondiale qui, plus que toute autre chose, a permis à ces idées nouvelles
de fleurir. Avec elle s'ouvrait véritablement le "siècle américain". La répression
massive qu'ont eu à subir les IWW et autres opposants à la guerre en 1917-1918
est généralement connue ; mais la grande expérience (qui se fera aussi en
Grande-Bretagne, en France et en Allemagne) de gestion étatiste de l'économie
et de participation des syndicats au "conseils du travail" gouvernementaux
a beaucoup moins retenu l'attention. Partout la Première Guerre mondiale
a amené les capitalistes à reconnaître qu'ils pouvaient faire de la "planification"
dans leur propre intérêt. Dans le même temps, les Etats-Unis se sont peu
à peu imposés comme un pouvoir impérialiste mondial : New York devint le centre
financier mondial et l'Angleterre, la France et l'Allemagne se retrouvèrent
en position de très gros débiteurs.
La fin de
la Première Guerre mondiale marqua le déclenchement d'une vague de grèves.
Mais il ne faut jamais oublier que "l'année rouge" (1919) fut aussi celle
qui connut les plus vastes émeutes raciales de l'histoire des Etats-Unis.
Le même type
de convergence s'observa pendant la Seconde Guerre mondiale : à Detroit,
des travailleurs menèrent des grèves sauvages, brisant ainsi le no-strike
pledge, mais ils étaient,
au même moment, impliqués dans d'importantes émeutes raciales.
Pourtant, l'heure
de la faction américaine internationaliste du capital, qui, des décennies
durant, s'était préparée à remplacer l'Empire britannique dans le rôle de
puissance dominante, avait sonné. Ces gens-là, qui venaient à la fois du
monde de la finance et de l'industrie de pointe d'exportation, ont fait preuve
d'une remarquable capacité de prévision à long terme, tant sur le plan international
qu'intérieur. Le monde de la finance était représenté par Owen Young, qui
fut fortement impliqué dans la signature du traité de Versailles et qui organisa
le financement de la reconstruction allemande après la Première Guerre mondiale,
jusqu'au plan Young de 1929. Le monde de l'industrie, par le PDG de General
Electric Gerard Swope, qui travaillait en collaboration étroite avec Young
et était lui-même très impliqué dans la politique allemande par l'intermédiaire
d'AEG Telefunken, le partenaire allemand de G.E. Ces personnages méritent
d'être mentionnés car, dans les réactionnaires années 1920, ils étaient ouvertement
favorables à des syndicats d'industrie, position qui leur avait valu d'être
insultés et traités de rouges par la plupart des grands capitalistes. Swope,
par la suite, en vint à ébaucher un plan pour sortir le pays de la Grande
Dépression, dont beaucoup d'éléments furent incorporés dans le National Recovery
Act de Roosevelt (1935) ainsi que dans le Wagner Act, mesures législatives
qui ont créé les conditions d'un développement du syndicalisme d'industrie.
Il est à présent
possible de nouer les différents fils de l'analyse proposée. La coalition
rooseveltienne, comme précédemment la jacksonienne, a permis une alliance
entre le monde du travail du Nord, les fermiers de l'Ouest et les Blancs
du Sud (de la fin de la guerre civile au mouvement pour les droits civiques
des années 1960, le Sud est resté 100 % démocrate, les républicains étant
perçus comme le "parti nègre", favorable à l'abolition de l'esclavage). Si
le New Deal a permis de mener à bien le processus de transfert du pouvoir
des Etats au gouvernement fédéral, processus qui avait commencé pour de bon
avec la guerre civile et s'était accéléré sous les progressistes, ses réformes
étaient conçues pour n'entraver en aucune manière le pouvoir de l'oligarchie
démocrate ségrégationniste de planteurs du Sud.
L'appareil
législatif du New Deal a été soigneusement rédigé pour éviter d'avoir un
impact sur les Etats du Sud, si bien que l'instauration d'éléments de welfare
state ainsi que l'encadrement
légal du syndicalisme d'industrie furent en fait une forme de réformisme régional.
Cela ouvrit la voie à la crise des années 1960, où le mouvement noir, radicalisé
par la guerre du Vietnam, mit fin à la coalition démocrate nationale – de
la même manière que le mouvement contre l'esclavage, qui avait démarré dans
les années 1840 et s'était radicalisé avec la guerre mexico-américaine, avait
détruit la coalition jacksonienne. La mise sur pied de l'appareil étatique
de l'empire mondial américain, dont fait partie tout le système de normalisation
des relations capital-travail, a préparé les Etats-Unis à recoller les morceaux
brisés par la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, la tendance à
l'affaiblissement de la participation politique à la base n'a cessé de se
confirmer, jusqu'à bureaucratisation totale des partis politiques (du Parti
démocrate notamment) et des syndicats. Les forces qui avaient permis aux
IWW de jouer leur rôle furent, en 1934, supplantées par le CIO, qui organisa
les ouvriers d'industrie du Nord avec bien plus de succès et réussit à obtenir
des strapontins dans l'appareil d'Etat tout en jouant un rôle de sous-fifre
dans l'impérialisme américain naissant.
En 1945, au
faite de leur puissance, les Etats-Unis auraient pu être qualifiés d'"Etat
social libéral et démocratique" (sans toutefois oublier que l'un des piliers
de la coalition au pouvoir était le Sud ségrégationniste votant démocrate
[Dixiecrat Jim Crow South], auquel aucun de ces adjectifs ne s'applique).Telle
était en tout cas l'idéologie officielle. N'oublions pas non plus que qu'entre
1947 et 1955, cette démocratie libérale s'est servie du maccarthysme pour
entraver l'action du CIO et marginaliser ce qui restait du radicalisme ouvrier
qui avait aidé à bâtir cette organisation. Et qu'elle devint le rempart du
statu quo international, apportant son soutien à diverses dictatures anticommunistes
du tiers monde.
Deux courants,
qui n'étaient pas sans liens, allaient pourtant à l'encontre de ce statu
quo. Et tout d'abord le mouvement noir pour les droits civiques, qui n'avait
cessé de croître pendant et après les années de guerre, obtenant la déségrégation
des forces armées (1948), un arrêt de la Cour suprême se prononçant contre
la ségrégation (1954), l'intervention de l'armée américaine pour imposer
la déségrégation scolaire à Little Rock, dans l'Arkansas (1957), avant que
le "sit-in movement" d'après 1960 et les lois sur les droits civiques de
1964 et 1965 mettent effectivement fin aux pratiques ségrégationnistes légales.
Il ne faut jamais oublier que ce mouvement a toujours eu les faveurs d'une
part d'une frange de l'establishment – pour des raisons de politique étrangère
(la compétition idéologique avec l'Union soviétique durant la guerre froide)
– d'autre part d'une fraction du capital du Sud – qui se rendait compte que
l'automatisation de l'agriculture dans le Sud exigeait que soient balayées
les pratiques ségrégationnistes afin qu'émerge une société de consommation
urbaine modernisée. Ce sont fondamentalement ces forces qui mirent fin à
la ségrégation qui persistait dans le Sud depuis 1877. Lyndon Johnson reconnut
lui-même qu'en prenant position en faveur des droits civiques pour les Noirs,
le Parti démocrate allait céder le Sud aux républicains pendant une génération
entière. La population blanche du Sud a d'ailleurs toujours voté républicain
depuis – pour la vie politique américaine, il s'agissait là d'un tremblement
de terre, car cela signait la fin de la coalition rooseveltienne.
Second courant
travaillant contre le statu quo : le mouvement de grèves sauvages qui a touché
l'industrie entre 1955 et 1973. Il mit en lumière, mieux que tout autre symptôme,
la vulnérabilité souterraine du "compromis fordiste" qui s'était établi dans
l'industrie américaine. Au cours des années 60, ce courant de grèves sauvages
convergea de plus en plus nettement avec le mouvement noir, dans la mesure
où des centaines de milliers d'ouvriers noirs travaillaient sur les chaînes
des usines du Nord. Il connut son apogée en 1969, à Detroit, lorsque la Ligue
des ouvriers révolutionnaires noirs s'attaqua aux pratiques racistes du syndicat
UAW dans les usines automobiles. Le compromis qui avait pris forme entre
1890 et 1945, et qui allait perdurer jusque dans les années 70, s'effilochait.
Jusqu'à présent, rien ne l'a remplacé, car ni la position internationale
ni l'état de l'économie de l'Amérique n'offrent suffisamment de souplesse
pour permettre une solution "intégratrice". Au lieu de cela, on a eu trente
ans de stagnation, de dérive et de perte de substance du système politique.
Toutefois, l'Etat rooseveltien est resté en place, bien qu'affaibli et masqué
par une nouvelle idéologie. Les débuts de la crise économique mondiale en
1973 ont sonné la fin d'une époque – sur le plan politique, celle-ci avait
déjà pris fin en 1968, quand les Blancs du Sud ont voté pour le républicain
Nixon, mais, sur le plan social et économique, le modèle "keynésien" "fordiste"
a persisté jusque dans les années 70, ne serait-ce que dans la politique menée
par Nixon lui-même. L'offensive néolibérale contre l'Etat construit par les
"progressistes" et le New Deal ne prit véritablement forme qu'à la fin des
années 70, symbolisée par la reprise de la guerre froide après l'invasion
de l'Afghanistan par les Soviétiques et par le triomphe de Ronald Reagan.
La force du nouveau compromis, c'était l'hégémonie du pays sur le monde et
les débuts d'une nouvelle période de prospérité à l'intérieur ; en 1980,
la droite dure insista pour dire que l'échec de la politique étrangère du
"New Deal" et la stagnation économique étaient liés. Avec la contre-offensive
néolibérale, c'était l'idéologie décentralisatrice qui revenait en force
après cinquante ans de marginalisation. Cette fois encore, elle réapparut
souvent en lien avec la question raciale, dans une série d'initiatives locales
contre le school
busing destiné à promouvoir
l'intégration, contre l'affirmative
action,pour la construction
de prisons. Le très médiocre (en termes de comparaison internationale) welfare
statefut converti en
workfare
state, sous forme de mesures
à soubassement raciste mal dissimulé (même si les personnes qui perçoivent
l'aide sociale sont en majorité blanches). L'idéologie contemporaine montante
– largement acceptée par le Parti démocrate – consiste à dénoncer le chaos
des années 60, qu'il s'agisse de la résistance à la guerre du Vietnam, du
mouvement noir ou du mouvement étudiant et hippy, en le mettant sur le compte
de l'idéologie "permissive" du New Deal libéral. La responsabilité de la
crise du système éducatif est attribuée aux "bureaucrates de Washington"
et les solutions proposées consistent à donner de plus en plus de pouvoir
décentralisé aux écoles, ce qui ne peut que creuser les inégalités entre
les couches aisées, capables de s'offrir des écoles publiques de qualité,
et les pauvres, qui n'auront droit qu'aux places de parking. C'est la décentralisation
et le localisme en matière éducative qui ont permis à l'Etat du Kansas de
déclarer illégal l'enseignement de Darwin. Quant à l'idéologie de la dérégulation,
elle nous a réservé des scénarios de comédie : faillites spectaculaires d'entreprises
et scandales retentissants de ces trois dernières années, fraude massive
en matière de comptabilité et d'investissement boursier…
Les conservateurs
les plus intelligents savent que sans régulation le capitalisme tend à s'autodétruire.
Et pourtant, le processus de perte de substance (hollowing
out) du système politique
se poursuit. Aujourd'hui, le Parti démocrate est un parti d'avocats d'affaires,
alors qu'il y a quarante ans il était encore enraciné dans les appareils politiques
urbains locaux et dans les syndicats. Un même fossé s'est creusé entre l'élite
économique qui contrôle le Parti républicain et ses électeurs de la classe
moyenne inférieure des petites villes, qui soutiennent le "programme culturel"
républicain de réaction contre la "permissivité" – en matière d'avortement
ou de séparation de l'Eglise et de l'Etat, par exemple. Le système politique
tout entier se mobilise pour faire échec à l'idéologie apaisante du "social"
au profit de l'idéologie sans fard du chacun-pour-soi : fermer des usines,
fermer des écoles, fermer des hôpitaux, construire des prisons, voilà le
programme. Le 11 septembre n'a fait qu'accélérer ce processus de perte de
substance. Si l'administration Bush a réussi à imposer un énorme accroissement
des dépenses d'armement, un déficit public gigantesque, une sérieuse régression
des droits constitutionnels à travers le Homeland Security Act et une réduction
massive des impôts pour les riches, c'est parce qu'il n'y a pas d'opposition
officielle.
(Ce trouve se trouve sur
le site Break Their Haughty Power a http://home.earthlink.net/~lrgoldner)