LA CLASSE OUVRIERE AMERICAINE
Restructuration du capital global,
Recomposition du terrain de classe
Par Loren Goldner
Avertissement au lecteur : Ce texte a été écrit en 1981, puis légèrement retouché en vue d'une actualisation. Il est donc à lire comme un "work in progress". Commentaires et critiques sont donc les bienvenus.
Préface
Depuis bientôt trente ans, les Etats-Unis vivent une période de recul des luttes ouvrières, faisant contraste avec la période 1968-73. Dans la gauche de la devalorisation –gauche et extrême gauche malthusiennes – on parle de net glissement "à droite". Des millions d'ouvriers ont en effet voté pour la droite dure pendant les années 80. Il est certes difficile de ne pas reconnaître que cette gauche passe par une période de crise et de déclin, ni qu'il y a une forte part de chauvinisme et de racisme dans le soutien que la "Nouvelle Droite" a rencontré dans la classe ouvrière blanche. Mais que, en se montrant sensible au productivisme de la droite, la classe ouvrière ait tourné le dos à la gauche malthusienne est quelque chose que nous ne regrettons pas. Cette gauche américaine, section d'une "gauche" internationale qui, pendant toute la période 1890-1973, a méconnu la nature des transformations du capitalisme en cours, qui les a souvent soutenues, répandant une analyse totalement erronée de la conjoncture internationale fondée sur la théorie de l'impérialisme de Hobson et de Lénine, récolte aujourd'hui les fruits de son malthusianisme. Aujourd'hui que les usines de Detroit comme de Manchester, de Longwy et de Bochum sont fermées, que la gauche léniniste explique donc à "l'aristocratie ouvrière" comment elle "profite" de l'impérialisme ; qu'elle vienne donc revendiquer la "nationalisation sous contrôle ouvrier" des usines en déconfiture !
Désormais, tout mouvement qui se veut révolutionnaire ne peut éviter de parler de la production et de la reproduction sociale, ce qui n'a jamais été fait, sauf à quelques exceptions, depuis le temps de Marx.
Nos perspectives peuvent paraître abstraites à beaucoup, mais elles le sont sûrement moins aujourd'hui qu'en 1973, où elles étaient alors tout aussi justes. Le militant groupusculaire qui nous répondait alors avec un sourire de mépris : "Tout ça, c'est de la théorie. Moi, ce qui m'intéresse, ce sont les choses pratiques qui me permettent de militer auprès des gars de ma boîte", qu'a-t-il à dire aujourd'hui que les boîtes sont fermées, que les gars sont sur le pavé et se mettent souvent à l'écoute de la droite productiviste, de la bureaucratie syndicale protectionniste, des "autogestionnaires" de la gauche de la dévalorisation ? Rien, il se tait, quand il ne se met pas lui-même à la remorque des courants réactionnaires.
Aujourd'hui, on n'est pratique qu'en posant les problèmes à l'échelle où ils se sont toujours posés, à savoir non pas celle de l'usine, matérialisation de l'entité juridique capitaliste par excellence qu'est l'entreprise, mais de l'ouvrier total (Gesamtarbeiter) et de son revers aliéné qu'est le capital total. Toute autre approche ne peut que déboucher sur le type de pratique promu par ce que nous appelons "la gauche de la dévalorisation".
Si nous admettons vivre une période de recul, nous ne partageons pas pour autant le pessimisme des social-démocrates, staliniens, maoïstes et trotskistes, tous héritiers de la logique social-démocrate des IIe, IIIe et IVe Internationales. Car nous croyons qu'avec l'extinction de la période 1890-1973, période qui permettait à la gauche de la dévalorisation de jouer un rôle au sein du monde ouvrier, s'ouvre enfin la possibilité de renouer avec le marxisme de façon plus solide que jamais depuis 1890.
Ce texte, on le verra, est à visée avant tout polémique. Ce serait en effet un non-sens de proposer aujourd'hui une analyse de la classe ouvrière américaine reprenant le discours prétentieux des "marxistes" contemporains. Il n'y a pas de marxisme contemporain. Seulement quelques tentatives de renouer avec la problématique de Marx pour l'amener à la hauteur des réalités de la fin du XXe siècle. On oublie trop souvent que Le Capital est un livre inachevé, et surtout que le chapitre du livre II qui traite du capital social total – notion au cœur de notre analyse – reste très embryonnaire. Les concepts clés que sont la valorisation et la dévalorisation, le capital total, la reproduction élargie, le système de crédit et son rôle dans la reproduction du capital total, la plus-value relative, sont étrangers à la quasi-totalité des "marxistes" d'aujourd'hui. Tout aussi rares sont les analyses tentant de mettre la dynamique de la lutte des classes en rapport avec la conjoncture capitaliste, ne serait-ce qu'à l'échelle d'un pays, sans parler de la planète. Depuis les années 60, les "historiens radicaux" de l'école "révisionniste" américaine[1] écrivent des histoires, les unes plus pittoresques que les autres, de la classe ouvrière "vue d'en bas", portant essentiellement sur la période 1840-1945. Mode de vie des métallurgistes irlandais à Troy, dans l'Etat de New York, vers 1880, luttes syndicales des ouvrières juives du secteur textile à New York en 1902, "contrôle ouvrier" chez divers fabricants de cigares à Chicago en 1890… Et le marché du travail international ? Et la conjoncture mondiale ? Et le passage de l'accumulation fondée sur la plus-value absolue à celle fondée sur la plus-value relative ? Et le rôle de la "gauche" dans ce processus ? Silence. Et le mouvement de dévalorisation dont le New Deal et la formation du CIO sont l'expression ? Lorsque l'on comprend, ahurissement.
C'est pourquoi nous nous trouvons obligés d'inviter le lecteur à une présentation théorique des concepts clés sans lesquels l'analyse qui suit serait incompréhensible, suivie d'une analyse de la conjoncture mondiale pour la période s'ouvrant en 1890 et touchant à sa fin en 1973. Les "historiens radicaux", qui servent de relais théorique au militantisme d'aujourd'hui, nous reprocheront de voir l'histoire "d'en haut". Nous ne pouvons que leur donner raison. A l'empirisme pittoresque de l'histoire "de base", comment en effet ne pas préférer le point de vue "d'en haut", celui de la classe pour soi ? Dans l'analyse des luttes de classe comme dans celle du capital, ce point de vue l'emporte toujours sur les mille apparences de la classe en soi isolée dans telle usine particulière. Mais, pour esquisser un portrait de la classe pour soi, il faut d'abord comprendre son revers aliéné, à savoir le capital total.
Les partisans (qui s'ignorent) d'une conception ricardienne de la valeur critiqueront sans doute notre description du rôle, de l'évolution et des interactions du crédit, des marchés financiers, du système de prêts internationaux et de l'endettement de l'Etat, la qualifiant de "monétariste". Par là, ils ne feront que montrer que la problématique marxiste de la reproduction élargie rapportée à la valorisation du capital total leur est tout aussi étrangère qu'aux tenants du "capitalisme de monopole", qui nient purement et simplement le rôle de la valeur dans le capitalisme moderne. En réalité, on ne peut comprendre le phénomène de la dévalorisation sans comprendre comment le système de crédit s'est transformé depuis l'époque 1890-1914. Transformation qui, loin de trouver son origine dans la sphère de la circulation, n'est que l'expression de la prépondérance de la plus-value relative dans l'accumulation moderne.
Introduction
Tous les gouvernements depuis celui de Reagan, arrivé au pouvoir en 1981, pensent que les problèmes économiques qu'il ont à affronter sont l'inflation, le niveau trop élevé des impôts, l'excès d'intervention de l'Etat et le faible taux d'investissement des capitaux. En réalité, leur vrai problème, c'est que les forces productives se révoltent contre les rapports de production dominants.
La contradiction fondamentale du capitalisme, c'est qu'il développe les forces productives jusqu'au stade où les moyens de production, en tant que travail matérialisé du passé, et la force de travail vivante, ou travail salarié, ne peuvent plus être contenus dans les rapports de valeur. Toute médiation par l'échange entre activités des producteurs individuels et unités de production devient alors impossible.
Les principaux éléments participant à la reproduction sociale élargie se présentent, dans le cadre du capitalisme, comme des constituants de la valeur. Ceux-ci représentent des dépenses de force de travail dont la valeur est déterminée par le temps socialement nécessaire à sa reproduction. Le taux de plus-value, qui s'établit selon la formule S / C + V – où C représente le capital constant, ou moyens de production matériels, V le capital variable, ou travail vivant, et S la plus-value – décide des paramètres de la reproduction sociale dans son ensemble. S est la plus-value qui, une fois soustraite la consommation de la classe capitaliste, va se trouver divisée entre les trois catégories capitalistes que sont le profit, l'intérêt et la rente foncière.
La contradiction fondamentale du capitalisme telle qu'elle s'exprime dans l'apparence des pratiques capitalistes est qu'il développe les forces productives jusqu'au stade où toute innovation technologique visant à accroître le taux de la plus-value, donc le profit d'un capital individuel, crée davantage de titres à la plus-value totale qu'elle n'ajoute de plus-value à l'échelle du capital total.
Tous les efforts faits par les gouvernements depuis trente ans ont tendu à permettre aux titres capitalistes à la plus-value disponible à l'échelle mondiale (sous forme de profit, intérêt et rente foncière) de rester stables, quitte à ce que cela se traduise par une régression dans les formes matérielles de la reproduction sociale. C'est ainsi que les rapports dominants de production sont devenus un frein au développement des forces productives.
Le problème auquel est confronté le gouvernement américain n'est pas nouveau. Pendant tout le XXe siècle, le capitalisme a dû faire face à "ce qui, à une époque antérieure, serait apparu comme une absurdité", à savoir "l'excès de civilisation, l'excès de moyens de subsistance, l'excès d'industrie, l'excès de commerce". Ce qui est nouveau dans la situation d'aujourd'hui, c'est que toutes les solutions trouvées pour résoudre ce problème, notamment depuis la dernière crise généralisée de 1929-33, ont vécu. Pour qu'il y ait équilibre entre les titres capitalistes au profit, à l'intérêt et à la rente foncière et le taux de plus-value du moment, il faut nécessairement qu'une part des forces productives soit détruite, comme ça a été le cas dans la longue crise de 1929-45 et dans la version antérieure de cette même crise, entre 1907 et 1920.
La résolution de la crise capitaliste n'a pas toujours supposé une destruction de cette ampleur. Au XIXe siècle, dans le capitalisme "classique" analysé par Marx, la loi tendancielle selon laquelle les titres capitalistes (profit, intérêt, rente foncière) à la plus-value disponible dépassent périodiquement le taux de plus-value S / C + V s'est exprimée à travers des crises déflationnistes, au cours desquelles une part de ces titres (fictifs au regard du coût de reproduction du capital total) s'est trouvée détruite ou dévalorisée. L'équilibre entre les composants de valeur du rapport S / C + V (titres capitalistes profit/interêt/rente foncière [S], divisés par le prix du travail [V] ajouté au prix du capital fixe [C][2]) a été rétabli grâce à la liquidation des stocks, à une période de chômage massif et à de multiples faillites d'entreprises non concurrentielles. Une fois le rapport S / C + V recomposé de façon à permettre aux capitaux individuels de s'ajuster au taux de profit moyen, le processus d'accumulation redémarrait. Pendant toute la période 1814-1914, le capitalisme a beaucoup élargi la reproduction sociale sans avoir recours à la destruction physique des forces productives qui a caractérisé le XXe siècle.
Qu'est-ce qui a changé depuis ?
Entre 1890 et 1914, le capitalisme s'est pour la première fois heurté, à l'échelle de la planète, à sa limite historique générale. Dans les zones capitalistes d'alors, la déflation ne pouvait plus suffire à recomposer les constituants de la valeur S / C + V de façon à ce qu'ils se réajustent au taux de profit. La force de travail et les moyens de production étaient devenus trop productifs pour être contenus dans les rapports sociaux dominants, et cela quelque soit le niveau de productivité.
En d'autres termes, le constituant V de la valeur[3] du produit social global ne pouvait plus augmenter à un rythme compatible avec la reproduction élargie de la société prise dans son ensemble.
Ce qui s'est achevé dans les années 1890-1914, c'est la phase de l'accumulation fondée sur la production de la plus-value absolue, obtenu par le prolongement de la journée de travail et par l'accumulation primitive tirée de la transformation d'une masse de petits producteurs (paysans et artisans) en salariés. Cette phase, celle de la domination formelle du capital sur le travail, s'est achevée avec la longue crise de 1914-45, cédant la place à une nouvelle phase, fondée sur la plus-valeur relative et sur la poursuite de l'accumulation primitive aux dépens des populations non capitalistes. Dans cette phase de l'accumulation de la plus-value relative, ou phase de la domination réelle du capital sur le travail, le travail tend à se réduire à sa forme proprement capitaliste de travail abstrait[4]. C'est ce mode d'accumulation qui a dominé la période 1945-73.
Ce qui distingue la phase de la domination réelle du capital (qualifiée à tort de "capitalisme de monopole" par le courant non marxiste des "économistes radicaux") de la phase antérieure, c'est qu'à l'échelle globale, le constituant V du rapport S / C + V n'est pas élargi mais recomposé (par la destruction ou la stagnation de la force de travail, par la baisse du coût de production des éléments de la consommation de la classe ouvrière, par l'accumulation primitive – celle-ci servant, comme au XIXe siècle, à réduire le salaire global – et enfin par la baisse du coût du travail, celui-ci pouvant descendre au-dessous du niveau de reproduction, comme c'est le cas aux Etats-Unis depuis les années 1958-65).
C'est donc dans la phase de la domination réelle que s'exprime, à l'échelle globale et sous des formes historiques concrètes dont nous traiterons plus loin, la contradiction fondamentale du capitalisme : les forces productives ont atteint un niveau de développement où toute innovation technologique produit davantage de titres (fictifs) capitalistes à la plus-value totale qu'elle ne crée de plus-value supplémentaire. Dès lors, le rapport capital-travail ne peut plus se maintenir : il est condamné soit à détruire une part importante de la force de travail, soit à se voir détruit par celle-ci.
Précis d'analyse marxiste du mode de production capitaliste
Avant d'entrer de plain-pied dans l'analyse de la dynamique des luttes de classe dans le secteur nord-américain, nous considérons qu'il est indispensable de passer en revue, ne fût ce que brièvement, les concepts de l'analyse marxiste qui ont été passés sous silence par la gauche malthusienne depuis l'époque social-démocrate qui va de 1890 à 1914, à savoir la valorisation, la valeur, le capital total, le travail productif et improductif, l'ouvrier total et le salaire global, l'accumulation primitive et la dévalorisation. Ces concepts, qui forment un tout indissociable, sont en général ignorés ou même dénigrés par les tenants de la thèse du "capitalisme de monopole" et de la théorie de l'impérialisme promue par Hobson et Lénine. Pris dans leur ensemble, ils permettent une analyse radicalement différente du capitalisme moderne, et surtout de sa phase actuelle, qui a commencé en 1945.
a. Des livres I et II au livre III du Capital : le "problème" du capital total et de la reproduction élargie
Les quatre livres du Capital sont difficiles à lire, surtout pour un lecteur peu au fait des débats qui ont traversé la philosophie allemande à partir de Kant et de Hegel, de la critique matérialiste de Hegel par Feuerbach et de la critique de Feuerbach par Marx. Il est de plus indispensable de mettre le Capital en rapport avec les Manuscrits de 1844 et les autres écrits de la période 1843-1845 qui aboutissent aux Thèses sur Feuerbach. Enfin, c'est dans les Grundrisse (1857) que Marx explicite les rapports entre sa critique de l'économie politique (et non la pauvre "économie marxiste" de ses épigones) et le développement ultérieur de celle-ci.
Pour les besoins de ce texte, nous insisterons sur ce qui distingue le modèle abstrait du capital développé dans les livres I et II et le capital "en-et-pour-soi" tel qu'il est traité dans le livre III. Marx n'a cessé de dire que le modèle exposé dans les livres I et II présuppose : 1) l'absence de classes non capitalistes, le capital et le prolétariat étant les seules classes existantes ; 2) l'exclusion de tout autre mode de production que le capitalisme ; 3) la prévalence de la reproduction simple, ce qui suppose une productivité du travail constante ; 4) l'absence de système de crédit.
Autrement dit, dans les livres I et II, l'exposé fait abstraction des concepts clés que nous aborderons, à savoir la reproduction élargie, qui renvoie au problème du capital **a souligner total et de sa médiation par le système de crédit. Tous les développements sur le travail productif et improductif présupposent la reproduction simple et le capital (individuel) en soi ; de la même manière, tous les développements sur la valeur contenus dans les tomes I et II est pour ainsi dire "ricardienne", et non pas marxiste. Sont véritablement marxistes les développements concernant la reproduction élargie, la reproduction du capital total et l'accomplissement de son cycle (Kreislauf) à travers le système bancaire, tels qu'ils sont élaborés dans le livre III.
Toute la différence entre l'économie politique classique, celle de Ricardo notamment, et la critique de l'économie politique de Marx réside dans le fait que la valeur, qui chez Ricardo est "condensation du temps de travail nécessaire à la production d'une marchandise individuelle", devient chez Marx un rapport, une valeur s'autovalorisant (sich-selbst-verwertendes Wert) à travers la reproduction élargie. Le problème fondamental du mode de production capitaliste, quoi qu'en disent les ricardiens et les ouvriéristes qui se disent marxistes, n'est pas à rechercher dans la sphère de la production, que Marx appelle très à propos la "production immédiate" (voir le chapitre inédit du Capital mentionné plus haut), mais dans la reproduction du capital total. Le livre III du Capital est une **a souligner négation, au sens "hégélien" du terme, des livres I et II ; c'est là que, à travers l'idée que la valeur est la "condensation du temps de travail nécessaire à la production" d'une marchandise, Marx découvre, de façon immanente, la reproduction des forces créatrices humaines. La conception ricardienne de la valeur est, stricto sensu, une inversion de celle de Marx.
Marx, en effet, *"flirte" avec le langage de Hegel, comme il le dit dans la préface du livre I.
b. La valorisation
Aux yeux de Marx, le capitalisme est avant tout un processus d'auto-expansion de la valeur, un processus de valorisation. Le capital, c'est en somme de la valeur qui s'autovalorise, une sich-selbst-verwertendes Wert. Qu'est-ce à dire ? Que le capital est un rapport social de production, le rapport-capital (Kapitalverhältnis), et, qui plus est, un rapport qui se rapporte à lui-même, un rapport autoréflexif. Façon de dire en d'autres termes que le capital, rapport social, est la forme renversée (verkehrte) du travailleur total, de la force de travail prise dans son ensemble, dans la phase historique où les rapports entre individus et unités de production doivent être médiatisés par la valeur, laquelle est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa reproduction.
L'autre aspect de la valorisation, indissociable du premier, comme nous le verrons plus loin, c'est la valorisation du capital-argent, autrement dit le mouvement A-M-A' à la fois des capitaux individuels et du capital total. Le fait que le mouvement A-M-A de la deuxième section du livre I du Capital traitant de l'argent se retrouve au début de la quatrième partie du livre III traitant du capital mercantile sous la forme A-M-A', "forme générale du mouvement capitaliste" (vol. III, p. 391)[5], ne surprendra pas ceux qui considèrent Le Capital pour ce qu'il est : une phénoménologie. Le mouvement A-M-A présenté dans les tout débuts de l'exposé, avant même que la notion de valeur soit introduite, se retrouve plus tard au cœur de l'exposé, quand il est question de la crise capitaliste : celle-ci exprime l'incapacité du mouvement A-M-A' – l'autovalorisation du capital total à travers la totalité des marchandises – à s'accomplir. La crise globale du capitalisme est déjà présente, sous une forme inférieure et extérieure, dans la "cellule" du mode de production capitaliste, à savoir l'échange marchand le plus simple et en apparence le plus évident. Mais, historiquement, l'échange marchand et son médium l'argent précèdent de loin la valeur, qui n'existe qu'à partir du moment où la force de travail devient marchandise. Nous verrons donc tout à l'heure comment la crise capitaliste s'explique par le fait que la force de travail est une marchandise.
Dans le mode de production capitaliste, le producteur individuel qui veut exercer ses facultés humaines ne peut le faire abstraitement, isolément ; il ne peut le faire que par la médiation des rapports d'échange, par le biais desquels ses capacités contribuent à valoriser un capital individuel, autrement dit à le développer dans le mouvement A-M-A' par contact avec le travail vivant. Les facultés humaines de cet individu ne sont donc sociales que "médiatement", et de ce fait il y a possibilité de crise. Dans la production dominée par les exigences de la valorisation du capital total A-M-A', l'exercice des facultés humaines est en effet subordonné à leur renversement, à savoir le mouvement en apparence autonome de la valeur. Que ces facultés puissent être réalisées socialement ou non est une question qui reste subordonnée à celui-ci, et leur usage réel est toujours affaire de contingence. Le communisme, par contre, renverse le renversement : dans la mesure où le mouvement en apparence autonome de la valeur, la valorisation, n'est que la forme aliénée de l'autodéveloppement collectif des capacités humaines, le communisme est épanouissement des forces créatrices humaines, en tant que moyen et en tant que but ; il est "production pour la production" de la créativité. La destruction de la valeur permet à l'individu de se réapproprier l'ensemble des forces créatrices humaines ; c'est le moment où ses pouvoirs individuels deviennent immédiatement sociaux.
Voyons d'un peu plus près en quoi la valorisation est liée au renversement des forces créatrices humaines. Le travailleur total (Gesamtarbeiter) se trouve confronté aux forces productives capitalisées, produit du travail mort du passé, et *autonomisées en face de lui-même. Le travailleur individuel atomisé cherche à épanouir ses capacités humaines, à assurer sa reproduction ; le capital individuel, en achetant ses capacités, poursuit l'expansion de la valeur, sa valorisation. Travailleur collectif et capital total arrivent donc anarchiquement, aveuglément, à deux résultats simultanés quoique fondamentalement antagonistes : la reproduction sociale d'un côté, l'autovalorisation de la valeur de l'autre. Ce qui se reproduit visiblement, empiriquement, c'est une somme de marchandises et, sauf en période de crise, la "société" prise dans son ensemble (il n'y a en fait de société réelle que dans le communisme) ; ce qui se reproduit réellement, essentiellement, c'est le rapport-capital et son expression indissociable, le processus d'auto-expansion de la valeur, la valorisation.
Pour l'exprimer un peu différemment, considéré du point de vue de la reproduction sociale élargie, le rapport S/C+V est un rapport de la force de travail à elle-même, un rapport entre la production et la consommation du travailleur collectif. Mais, comme dans le cadre du capitalisme il n'existe qu'à travers le rapport-capital, c'est-à-dire dans sa forme renversée qu'est la valorisation, ce rapport autoréflexif prend la forme de la valeur se rapportant à elle-même, autrement dit de la valorisation. Lorsque la reproduction sociale élargie et sa forme renversée qu'est la valorisation s'accomplissent harmonieusement, le capitalisme fonctionne en élargissant les forces productives – bien que, répétons-le, il ne parvienne à ce résultat qu'aveuglément, anarchiquement. Mais lorsque la reproduction sociale atteint un certain stade, les forces productives ne peuvent plus s'épanouir à travers le rapport-capital, et les exigences de la reproduction élargie et celles de la valorisation deviennent antagonistes. Les forces productives se révoltent contre les rapports sociaux dominants. A ce stade, deux solutions : la force productive par excellence qu'est le travailleur collectif doit détruire le rapport-capital pour s'épanouir en tant que force de travail se rapportant à elle-même, ou les forces productives doivent être détruites pour permettre à la valorisation de redémarrer.
Lorsque la reproduction de la force de travail (le rapport S/C+V) se présente sous la forme d'un processus de valorisation, ce qui se trouve renversé, ce sont les forces créatrices humaines prises dans leur ensemble. Mais, dans le mode de production capitaliste, ces forces créatrices n'existent, nous l'avons vu, que "médiatement", à travers le rapport-capital et les rapports de valeur. Faute d'un capital capable de se valoriser en les achetant, elles sont socialement ignorées. Le capital, rapport autoréflexif apparemment autonome, est le visage renversé du social et de l'humain. Il est en somme l'autonomisation des forces créatrices humaines, qui semblent se mouvoir d'elles-mêmes, et *font face à la force de travail – leur véritable source. Dans ce renversement, "les marchandises (les capitaux individuels) semblent acheter les hommes", comme le dit Marx.
A ce stade, il nous semble nécessaire de préciser que la reproduction élargie de la force de travail (S/C+V) et sa forme renversée qu'est la valorisation n'existent en aucun cas séparément dans la pratique sociale. Il n'y a pas d'un côté la reproduction, de l'autre la valorisation. La reproduction sociale, lorsqu'elle est inscrite dans le rapport-capital, existe toujours sous une forme spécifiquement capitaliste ; elle ne se réduit pas, notamment, à la somme des "valeurs d'usage", des moyens de production et des moyens de consommation, etc. Il est impossible d'ôter simplement leur forme valeur aux objets matériels existants. La reproduction sociale, c'est toujours et avant tout la reproduction (renversée dans le rapport-capital) des forces créatrices humaines. Et lorsque, dans le livre II de l'Histoire des doctrines économiques, Marx s'exprime en faveur de la "production pour la production", c'est, contre toute interprétation productiviste possible, de la production des forces créatrices humaines qu'il s'agit, les moyens de production et de consommation matérielle n'en étant que l'expression extérieure, le support matériel indispensable. Dans toute la préhistoire de l'humanité, avant l'histoire consciente, les hommes se sont effectivement créés eux-mêmes, mais sous une forme aliénée. Le capital, c'est la force de travail en contradiction avec elle-même. Le prolétariat, qui est la forme marchande de la force de travail, qui est la "face cachée" du rapport-capital, se dissout en tant que prolétariat en détruisant la valorisation, forme aliénée de l'épanouissement de ses propres forces.
Tout cela est-il autre chose qu'une pirouette hégélienne ? M. le Militant pratique estimera sans doute que oui, mais nous croyons au contraire que non. Car, sans une analyse du capital dans les termes esquissés ci-dessus, on ne peut rien comprendre au concept marxiste (et non pas ricardien) de la valeur, donc rien comprendre à la distinction entre travail productif et improductif, au problème de la reproduction élargie et au rapport que ces phénomènes entretiennent avec le capital total.
c. La valeur
Pour Marx, la valeur est ce qui contribue au processus de valorisation. Nous avons vu que la valeur est un rapport : le rapport renversé de la force de travail à elle-même. En conséquence, est source de valeur ce qui contribue à la reproduction de la force de travail ; ce qui n'y contribue pas n'est pas source de valeur.
Autrement dit, comme la valeur est un rapport, elle n'est pas une chose, elle n'est pas une "condensation du temps de production socialement nécessaire", localisée dans une marchandise ou une autre, comme le pensent les ricardiens qui se prétendent marxistes. En tant que rapport *se rapportant à lui-même, en tant que processus de valorisation, la valeur dans son ensemble, mais aussi celle des marchandises individuelles, est déterminée quantitativement par le temps de reproduction nécessaire à l'échelle de l'ensemble des forces productives, et qualitativement par sa contribution à la reproduction élargie des forces productives.
Mais, diront les "marxistes" ricardiens, Marx n'a-t-il pas dit et répété que la valeur est déterminée par le temps de production socialement nécessaire ? Effectivement, Marx le dit et le répète tout au long des livres I et II du Capital : des livres où, page après page, il avertit le lecteur que l'ensemble de l'exposé présuppose, de façon totalement artificielle, l'existence d'une reproduction simple et la non-croissance de la productivité. Pour Marx, il s'agit par là de faire la critique immanente de Ricardo[6], en prenant à la lettre les concepts du théoricien du capital-en-soi que sont le capital et la marchandise individuels. Mais Marx dit bien qu'il s'agit d'une société capitaliste idéale qui n'a jamais existé et n'existera jamais, même si cette construction s'avère nécessaire pour faire comprendre au lecteur ce qu'est le capital à partir de ce qu'il n'est pas. Le capital est en effet condamné à n'exister que négativement, car il est le renversement de quelque chose d'autre : la force de travail. Sa vocation, nous dit Rosa Luxemburg, est d'être universel, mais sa limite est précisément de ne pouvoir le devenir.
Tous les développements sur la valeur des livres II et II, tout comme ceux sur le travail productif et improductif de l'Histoire des doctrines économiques, se situent au niveau du capital-en-soi, de la marchandise et du capital individuels ; ils ne tiennent pas compte de la réalité du capital-en-soi-et-pour-soi, c'est-à-dire du capital dans le cadre de la reproduction élargie ou, plus précisément, du capital dans sa réalité historique (pour une explicitation de la différence entre le point de vue des livres I et II et celui du livre III, voir par exemple le volume II, pp. *97, 394, 421, et le premier paragraphe de la première partie du livre III).
d. Le capital social total
La différence entre les notions marxiste et ricardienne de la valeur apparaît d'emblée lorsque l'on prend en compte le capital total. Celui-ci, qui n'a aucune existence pratique dans le capitalisme réel, est une abstraction désignant le niveau d'équilibre entre les profits des différentes composantes du produit global d'une part, entre le profit des capitaux individuels et la plus-value totale d'autre part. C'est à l'échelle du capital total qu'il y a convergence entre les apparences – les milliers de capitaux individuels "se présentant comme une vaste accumulation de marchandises" (livre I, ch. 1) – et le processus de valorisation et de reproduction sociale matérielle ; c'est à cette échelle que l'on découvre que la totalité n'est pas une somme, ou, plus précisément, que la plus-value qui se valorise est différente de la somme des profits des entreprises individuelles, qui relèvent de l'apparence superficielle. Marx le dit clairement :
"So long as we looked upon the production of value and the value of the product individually, the bodily form of the commodities produced was wholly immaterial for the analysis, whether it was machines, for instance corn, or looking glasses... What we dealt with was the immediate process of production itself, which presents itself at every point as the process of some individual capital... This merely formal manner of presentation is no longer adequate in the study of the total social capital and of the value of its products...
Simple reproduction, reproduction on the same scale, appears as an abstraction, inasmuch as on the one hand the absence of all accumulation or reproduction on an extended scale is a strange assumption in capitalist conditions...
(Capital, vol. II, pp. *394-395, c’est nous qui soulignons)
Dans une première approche, le capital total se présente comme les différentes manifestations des composantes de la plus-value totale sous sa forme capitaliste : profit, intérêt, rente foncière, s'ajoutant au capital variable/salaire global et au capital constant/capitalisation du capital fixe. Il pourrait être schématiquement représenté ainsi :
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Nous ne tiendrons pas compte, dans un premier temps, de l'existence d'une part de populations non capitalistes susceptibles d'entrer dans V sous forme de travail non payé et de contribuer ainsi à réduire par l'accumulation primitive le salaire global, d'autre part de ressources naturelles non remplacées qui peuvent jouer le même rôle dans le capital constant. Nous suivrons par ailleurs la méthode de Marx en faisant abstraction du système de crédit qui, comme Marx le montre dans les parties IV et V du livre III, peut créer des valeurs fictives sans équivalent dans la plus-value totale. Tenons-nous-en pour l'instant au problème tel qu’il est posé par Marx à la fin du livre II, pour souligner que ce qui peut apparaître comme un profit à l'échelle du capital individuel ne l'est pas forcément à l'échelle du capital total. Au regard du capital total, est profit ce qui, par sa contribution matérielle, sa forme spécifique – indifférente au niveau du capital-en-soi – entre dans le processus de production en élargissant la reproduction sociale.
C'est donc bien au niveau du capital total que la base matérielle de la reproduction sociale et la valorisation s'équilibrent. Autre façon de dire que, pour Marx, à la différence de Ricardo, la valeur est un rapport *qui se rapporte à lui-même, qu'elle est le renversement capitaliste de la reproduction sociale.
e. Travail productif et improductif
Nous pouvons à présent situer la distinction entre travail productif et improductif dans l'optique de ce qui vient d'être dit. Pour Marx, le travail productif est le travail qui contribue au processus de valorisation (valeur s'autovalorisant) – à l'échelle du capital total, donc. Peut être considéré comme travail productif tout travail produisant une plus-value qui, sous sa forme matérielle spécifique, entre dans le processus de reproduction sociale en l’élargissant, en augmentant sa « productivité ». Considérés du point de vue du capital-en-soi/capital individuel, une prostituée de maison close ou un enseignant de lycée privé sont des travailleurs productifs. Mais, du point de vue du capital total, il en va tout autrement, et c'est là que la forme matérielle spécifique devient décisive, selon qu'elle est capable ou non d’élargir la reproduction.
Le débat sociologique qui tente de déterminer qui, parmi les ouvriers pris individuellement, peut être retenu comme productif est donc purement académique. Le métallurgiste produit de l’acier pour les chars comme pour les tracteurs, il est donc inutile, dans son cas, de poser le problème en termes locaux. C'est au niveau global que s'établit la distinction entre travail productif et improductif, comme entre profit équivalant à la somme des "profits" des capitaux individuels et profit global trouvant son équivalent dans la plus-value totale.
e. Ouvrier total, salaire global, accumulation primitive
L'ouvrier total relève du même niveau d'analyse que le capitaliste total. Ce concept ne correspond pas simplement à la somme des salaires déboursés par les capitalistes individuels, mais aussi aux coûts sociaux de la reproduction de la force de travail : l’enseignement, les transports en commun, la santé, les assurances sociales, les loisirs. Fait partie de l’ouvrier total tout ce qui reproduit la force de travail à des niveaux historiquement déterminés.
Mais, encore une fois, n'oublions jamais que, du point de vue du capital total, le calcul du coût de la reproduction de la force de travail ne prend en compte que la force de travail déjà capitaliste. Pour le capital, toute force de travail arrachée aux couches non capitalistes des sociétés capitalistes, tels les petits producteurs (paysans, artisans), ou aux modes de production antérieurs constitue du travail non payé. C'est ainsi que, pendant tout le XIXe siècle, le capitalisme a bénéficié de l'accumulation primitive des populations agraires et artisanales d’Europe et des Etats-Unis. Et le processus s'est poursuivi, au cours du cycle qui a débuté après 1945, avec l’exode des populations rurales vers les centres industriels : dans le Marché commun à partir de 1958, aux Etats-Unis avec l’immigration hispanique et l’immigration intérieure des Noirs venus des campagnes du Sud, et dans les nouveaux pays industriels du tiers monde à partir des années 60. L'aspect le moins visible du phénomène, c'est le travail non payé qu'il représente dans le cadre du rapport-capital, les salaires accordés étant trop faibles pour reproduire la force de travail proprement capitaliste. On a là une clé pour comprendre non seulement le phénomène du fascisme, mais aussi un concept plus subtil qui s'applique à bon nombre des propositions faites le plus souvent par la "gauche" pour résoudre la crise du capitalisme : la dévalorisation.
f. Valorisation et capital-argent
Tout ce que nous avons dit jusque-là sur la valorisation, la valeur, le capital total, le capital productif et improductif et l’ouvrier total a été présenté en termes de valeur et de prix. Mais nous n’avons rien dit du système de crédit, du rôle de la banque centrale, de l’Etat ou de l’endettement de l'Etat. Bref, nous n'avons rien dit de l’argent. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, il n'y a pas de capitalisme sans argent, pas de capitalisme sans banque centrale, pas de capitalisme sans Etat... Dans l’exposé de Marx, l'argent précède conceptuellement et historiquement le capital, et c'est la conquête des sphères de la production par les rapports marchands, exprimés en argent, qui est à l’origine du capitalisme.
La valorisation – terme qui jusqu’à récemment a été misérablement rendu en anglais par celui de realization, aux multiples connotations sous-consommationnistes – c'est à la fois, et de façon indissociable, l'expansion du capital-argent par le mouvement A-M-A' et celle de la valeur. Les capitaux-argent sont investis dans le processus de production pour être valorisés par le travail vivant, qu'ils vont pour ainsi dire "sucer". Les capitaux-argent individuels comme le capital-argent total doivent régulièrement passer à travers la masse des marchandises dans le mouvement A-M-A' pour y être valorisés, faute de quoi ils cessent d'être capital (raison qui explique qu'aux yeux de Marx, c'est dans le capital financier, pour qui le mouvement semble se réduire à A-A' – l’argent semble créer davantage d’argent sans même passer par la production – que la mystification du capital s'exprime le plus clairement). Ce qui revient à dire que le développement de la valeur et le développement du capital-argent M-C-M’ participent d'un seul et même processus : la distinction théorique que l'on peut (et que l'on doit, pour les besoins de l’exposé) établir entre eux n'a aucune réalité historique, que ce soit dans le capitalisme du passé, du présent ou du futur.
Pourquoi est-il important d’enfoncer ce clou ? Pour les mêmes raisons, au fond, que celles qui nous ont amené à insister sur le mouvement de négation des livres I et II constitué par la fin du livre II et tout le livre III du Capital. Nous disons, et nous le dirons tout au long de ce petit ouvrage, que le capital est un mouvement autoréflexif de la valeur, un processus de valorisation. Et, en même temps, qu'il n'y a pas de valorisation sans argent, donc sans système de crédit, sans banque centrale et sans Etat. II n'y a pas de valorisation sans le mouvement A-M-A' des capitaux-argent. Marx était bien obligé de tout exprimer en termes de valeur avant de pouvoir parler du crédit et de tout ce qui s'ensuit, ainsi que de I’Etat, le but étant de montrer que tout cela relève de l’apparence une fois dissocié de la valeur. Mais il a tout aussi clairement montré que le capitalisme n'a jamais existé et n'existera jamais sans ces institutions, qui ont d’ailleurs précédé l’hégémonie du capital et en ont permis l'avènement.
Au début de ce texte, nous avons affirmé que le capitalisme était porteur d'une contradiction fondamentale en ceci qu'il développe les forces productives au point que les rapports de valeur, l’échange d'équivalents entre capital et travail vivant, explosent. Et nous avons aussi clairement dit que la contradiction fondamentale du capitalisme est qu'il en arrive au stade où toute augmentation de la plus-value relative sous l'effet de l’innovation technique crée davantage de titres à la plus-value totale qu'elle n'ajoute à cette plus-value. Il s'agit là de deux façons de formuler une seule et même contradiction fondamentale, l’une à partir des abstractions développées dans les livres I et II et les Grundrisse, l’autre à partir du capitalisme réel tel que décrit dans le livre III.
C'est un point sur lequel il faut nous arrêter, pour les raisons suivantes : tout le débat théorique marxiste qui, depuis les années 60, remet radicalement en question certains éléments de l’idéologie "marxiste" officielle, rejetant la théorie de l’impérialisme de Hobson et de Lénine et considérant la théorie du « capitalisme monopoliste » de Lénine, Boukharine, Baran et Sweezy, Bettleheim, Amin... non seulement comme erronée mais aussi comme non marxiste, a surtout tourné autour de la question de la valeur. L'argument avancé par les tenants du "capitalisme de monopole", à savoir que les prix de tel ou tel secteur ne peuvent être ramenés à un "temps de travail socialement nécessaire" (notion généralement prise dans un sens ricardien étranger a l'œuvre de Marx – voir pour exemple le livre d'Ernest Mandel La Formation de la pensée économique de Karl Marx), n'a rien à voir avec les concepts que nous avons élaborés. Qu'il existe des monopoles, c'est incontestable. Mais prétendre que la reproduction du capital total se fait, à l'échelle globale, par un "surprofit" qui n'aurait rien à voir avec le temps de travail nécessaire à cette reproduction est une absurdité qui n'offre d'autre explication de la détermination objective de ce surprofit que la force – ce qui convient très bien au populisme[7] (voir K. Marx, L'Anti-Dühring), mais qui constitue un rejet total, dans la forme comme dans le fond, de la pensée de Marx. (Nous verrons tout à l'heure pourquoi la gauche officielle a discrédité, en la passant sous silence, la problématique capital total/ reproduction élargie/système de crédit.)
Il était donc indispensable de restituer les catégories fondamentales et la problématique du livre III contre d'une part ceux qui ont tout simplement rejeté la valeur, d'autre part ceux qui, comme Mandel, n'ont traité de la valeur que dans un cadre strictement ricardien et dans l’optique de la reproduction simple des livres I et II. Il fallait se battre à la fois contre la théorie du capitalisme de monopole et contre ceux qui ont cherché à restaurer une version ricardienne et non pas marxiste de la valeur, version qui ne connaît ni la valorisation (valeur s'autovalorisant) ni son « mauvais côté », la reproduction élargie de la force de travail.
Mais il est encore une autre raison : le débat très fécond qui a agité l’ultra-gauche en France, dans les années 68-73, autour de la critique du léninisme et de toutes ses conséquences idéologiques (ce qui n’est au fond qu'une autre dimension de la même problématique) a lui aussi remis en selle la notion de valeur pour insister, à juste titre, sur le fait que le communisme, ce n'est ni "la propriété nationalisée" ni "le contrôle ouvrier de la production", mais la destruction de la production marchande et de toutes ses catégories (valeur, travail salarié, capital, prolétariat en tant que rapport social), lesquelles forment un tout. Mais malgré toute sa richesse (nous pensons aux textes d’Invariance de 1968-72, de Mouvement communiste, de Négation, du Courant communiste international de la même période), le débat s'est généralement égaré dans de longues dissertations sur la Valeur et I’autodissolution du Prolétariat, sans, à quelques exceptions près, toucher à la problématique capital total/ reproduction élargie/système de crédit telle que nous l'avons énoncée. Autrement dit, il s'est rarement interrogé sur les formes concrètes de la valorisation à l’époque d'aujourd'hui[8]. L’ultragauche française n'était ainsi guère plus avertie que le gauchisme sur la nature spécifique de la crise d'après 1973 ; après avoir dénoncé parfois brillamment les bêtises de ce dernier, elle a donc été emportée par le même mouvement historique.
Nous répétons donc que les deux formulations de la contradiction fondamentale du capitalisme que nous avons articulées, à savoir l'explosion des rapports de valeur sous l'effet du développement des forces productives et l’incapacité d’accumuler la plus-value relative sans engendrer une somme encore plus grande de titres fictifs à la plus-value totale, sont deux niveaux, l’un plus abstrait que l’autre, d'une seule et même problématique, le dernier niveau étant l'expression concrète du rôle de frein au développement des forces productives joué par le capital. Nous chercherons donc à insérer la question du rôle du crédit, de la banque centrale, de l’Etat et du système de prêts internationaux dans une réflexion sur la nature du capitalisme réel au XXe siècle, et notamment après 1945.
g. Taux de profit et système de crédit
On verra plus clairement l’importance qu'a la confusion des niveaux théoriques dans la discussion sur le taux de profit. Pour le "marxisme orthodoxe", le taux de profit a tendance à baisser parce qu'augmente la composition organique du capital, autrement dit le rapport entre travail mort/capital constant C et travail vivant/capital variable V, le seul capable de produire de la plus-value. De moins en moins de travail vivant est nécessaire pour mettre en marche de plus en plus de travail mort. (Le moment approche où la société pourra dissoudre la valeur [qui est toujours un rapport], c'est-à-dire l'échange d'équivalents entre capital/travail mort et travail vivant. Le temps socialement nécessaire à la reproduction se réduisant énormément par rapport au temps disponible – que le capitalisme est d’ailleurs incapable de réaliser socialement – il ne peut plus servir de critère objectif et de médiation entre producteurs. La valeur est désormais caduque.)
Très bien. Mais le problème est d'arriver à déceler la manifestation de ce phénomène dans le développement réel du capitalisme. Tout ce qui précède devrait permettre de comprendre que cette formulation de la baisse tendancielle du taux de profit s'applique une fois encore à un "capitalisme pur", sans système de crédit, sans banque centrale, sans reproduction élargie, sans travail improductif, sans classes ni sociétés non capitalistes, où valeur et prix sont en correspondance, etc. (voir Capital, vol. II, p. 421, où Marx explique comment l'existence d'un capital mercantile et de classes non capitalistes obscurcit les rapports entre les deux classes véritablement capitalistes).
Tout cela pour nous distinguer des empiristes et des ricardiens qui croient pouvoir déceler une baisse tendancielle du taux de profit à partir d'une simple addition du profit moyen des entreprises individuelles. Notre propos concernant notamment le capital total, entité qualitativement distincte de la simple addition des capitaux individuels, avait pour but d'invalider la démarche empirique qui consiste à déceler une baisse tendancielle du taux de profit en passant en revue les entreprises d'une année sur l'autre, production d'armements, production d'acier, banques et sociétés d’assurances et moyens de transport étant traités sur le même plan. Il est probablement vrai que les systèmes sophistiqués de comptabilité, comme celui proposé par Peters dans son livre ROI (Return on Investment), sont capables de déceler, y compris secteur par secteur, une baisse du taux de profit constante au cours de la période 1945-73 et au-delà. Mais le problème n'est pas là. La limite "historique" du mode de production capitaliste NE SE SITUE PAS DANS LA PRODUCTION[9].
Les marxistes ne sont pas les seuls à affirmer l'existence d'une baisse tendancielle du taux de profit. Mais celle-ci ne les intéresse pas en tant que telle ; ce qui les intéresse, c'est son expression réelle, l’impossibilité dans laquelle se trouve le capital total, dans des conjonctures historiques précises, d’accomplir son circuit (Kreislauf) de valorisation A-M-A' tout en élargissant la reproduction sociale. C'est cette impossibilité qui explique les crises périodiques, en même temps que la nature spécifique de la dévalorisation telle qu'elle se manifeste dans la crise actuelle.
Si les "profits" n'ont jamais été aussi élevés, empiriquement parlant, qu'en 1929 et 1973, c'est qu'ils contenaient, et contiennent encore aujourd'hui, un élément fictif essentiel, qui ne peut être ramené à une somme de plus-value produite localement par un capital particulier, ni même à la plus-value globale. Pour les entreprises et les banques américaines en particulier, le profit global empirique n'a rien a voir avec la plus-value produite sous les auspices de ces entités. Le problème, à ce niveau d'analyse, est précisément que les titres représentés sous forme de profit, intérêt et rente foncière dépassent la plus-value globale. L’essentiel, pour le marxisme, est d'expliquer ce phénomène sans recourir au monétarisme.
Le système de crédit et la banque centrale sont là pour permettre la circulation des valeurs fictives et leur intégration dans le mouvement de valorisation du capital total A-M-A'. Mais ce qui distingue l’analyse marxiste des valeurs fictives de tout monétarisme, c'est qu'elle considère que ces valeurs ont leur origine dans la production et représentent au départ une part du capital fixe dévalorisée par le progrès technologique.
Dans les crises décennales du XIXe siècle (1808, 1817, 1827, 1837, 1846-47, 1857, 1866, 1873, etc.), la baisse du taux de profit devenait empiriquement manifeste au moment où la crise éclatait. Mais celle-ci détruisait en fait la plupart des valeurs fictives qui, au cours du cycle et jusqu'au sommet du boom, n'avaient cessé d'augmenter. Toute analyse de la "baisse du taux de profit" faisant abstraction de cette circulation des valeurs fictives, de leur réglementation par l’intervention de la banque centrale, du commerce entre sociétés capitalistes et couches et sociétés non capitalistes, du système de prêts internationaux qui permet ce commerce, du travail improductif exerçant une ponction sur le profit total, est condamnée à l’échec. Les crises déflationnistes périodiques n'avaient d'autre but que de détruire les valeurs fictives, qui n'ont pas d'équivalent dans la plus-value totale.
En apparence, le capitalisme ne se résume pas à une interaction entre capital constant C et travail vivant V : il prend aussi la forme d'une "vaste accumulation de marchandises", produites par des entreprises individuelles subordonnées au mouvement de valorisation du capital total. C'est l’impossibilité d'une poursuite de cette valorisation A-M-A', donc d'une croissance des capitaux-argent, qui exprime la baisse du taux de profit, laquelle se traduit par une recomposition du rapport *S/C+V sous l'effet d'un réajustement du rapport valeur/prix à l'échelle du capital total. Encore une fois, à travers deux niveaux distincts d'abstraction, nous parlons des apparences d'un seul et même processus.
Dans l'univers du capitalisme pur décrit dans les livres I et II, il n'y avait pas de crise capitaliste parce qu'il n'y avait pas de reproduction élargie, donc pas de croissance des forces productives (sans reproduction élargie, comment la composition organique du capital pourrait-elle croître, en effet ?). Avec la reproduction élargie et la problématique du capital total apparaît l'éventualité des crises. Passons donc à l’élargissement de la reproduction sociale telle que décrite dans les livres I et II, soit toujours sans système de crédit, sans banque centrale, sans classes et sans sociétés non capitalistes, sans travailleurs improductifs. Que se passerait-il dans une telle hypothèse ?
Chaque innovation technique qui vise à augmenter la plus-value relative pour un capital particulier contribuant à la reproduction élargie dévalorise par la force des choses une part du capital fixe, donc lui donne un caractère fictif en termes de coûts de reproduction du moment.
Supposons que, dans une branche d'industrie donnée, l'on compte dix entreprises qui, au départ, se trouvent sur un pied d’égalité. Au cours de la première année du cycle, le capitaliste de l'une de ces entreprises met en oeuvre une nouvelle technologie qui réduit les coûts de production de 15 %. D'un seul coup, il dévalorise de 15 % le capital fixe de toute sa branche en termes de coûts de reproduction courants. Quelle que soit la valeur historique (coût original) du capital fixe des neuf autres entreprises, quel que soit le taux d’amortissement, la valeur reproductive du capital fixe de la branche s'en trouve en effet réduite. Ou bien ces neuf autres entreprises font la même innovation, ou bien elles continuent à produire avec un capital dévalorisé et essaient de combler cette perte de valeur soit par une augmentation de la plus-value absolue, en prolongeant la journée de travail, en accélérant les cadences, etc., soit en utilisant le capital dévalorisé au-delà de son temps d'amortissement, sans réinvestir. Quelle que soit la manière de réagir des capitaux dévalorisés, la comptabilisation de ce capital constant contient désormais un élément fictif : une représentation capitaliste de la valeur, exprimée en prix, qui n'a plus d'équivalent dans la valeur réelle, c'est-à-dire en coûts de reproduction.
Mais le capitaliste individuel ne sait rien du capital constant, il ne connaît que la capitalisation du profit qu'il attend de son capital. C'est cette capitalisation[10], et la valeur en prix de marché qu'il a attribuée au capital fixe dévalorisé, qui représente une valeur fictive. L’innovation ayant amoindri les coûts de production du secteur, les neuf capitaux dévalorisés enregistreront un taux de profit inférieur au taux moyen, qui ne pourra maintenir leur capitalisation[11]. C'est ainsi que la dévalorisation opère dans la pratique capitaliste quotidienne. La "valeur" du capital fixe de telle ou telle entreprise n'est pas déterminée quotidiennement par le "temps de travail socialement nécessaire à sa reproduction" : sa valeur, pour le capitaliste, est déterminée par la capitalisation du profit disponible. C'est ainsi que le capital fixe d'une entreprise comme le Penn Central américain[12] pour prendre un cas extrême, a "valu" telle ou telle somme jusqu'au jour de l’écroulement et de la faillite. Il en va de même pour l'ensemble du capital fixe à la veille d'une dévalorisation/déflation.
Rapprochons-nous donc un peu de la pratique capitaliste réelle, en continuant à faire abstraction des banques mais en prenant cette fois en compte la reproduction élargie. Imaginons qu'au bout de cinq ans, l'élément fictif s'est généralisé à tout le capital fixe, en raison de la réduction générale des coûts de reproduction induite par l'innovation technique. La part fictive "f" des valeurs d'origine pourrait être de 25 %, ce qui suppose une réduction annuelle du temps nécessaire de reproduction, en termes courants, de 15 % et un amortissement de 10 % par an. Les valeurs capitalisées entretenues par les entreprises individuelles refléteraient toujours le taux de profit moyen attendu et contiendraient dans leur ensemble ce 25 % de valeurs d'origine n'ayant aucune contrepartie, en coûts de reproduction courants, dans le capital fixe pris dans son ensemble. (Dans le capitalisme pur tel que décrit dans les livres I et II, on pourrait imaginer un système intelligent de comptabilité qui évite ce problème de valeurs fictives en valorisant – en amortissant – chaque année tous les capitaux en fonction de leur coût de reproduction réel. En l'absence de banques, il n'y aurait alors pas de capital fictif : la valeur totale équivaudrait au prix total. Dans une société capitaliste de ce genre, et dans ce cas seulement, on observerait une baisse tendancielle nette du taux de profit d'année en année. Parce que le capitalisme pur des livres I et II n'existe pas et n'existera jamais, il s'agit là d'une parfaite abstraction, qui nous permet pourtant de voir pourquoi la généralisation du taux de profit passe inéluctablement par l'anarchie des capitalisations, par la circulation des valeurs fictives qu'elles engendrent, par l'existence d'un système de crédit et d'une banque centrale et par les crises. Les crises capitalistes sont une forme de planification sociale post festum, qui découle directement de l’organisation anarchique – hétéronome – de la production sociale.)
Revenons au capitalisme imaginaire des livres I et II : avec un capital fixe dépassant sa valeur reproductive (de 25 % au bout de cinq ans dans le cas ci-dessus mentionné), on aurait aussi une baisse réelle des salaires, le capital variable reflétant plus immédiatement la réduction générale des coûts de reproduction sociale. Mais la question essentielle, c'est que, pour atteindre le taux de profit attendu des capitalisations, pour protéger les capitaux contre une dévalorisation, le prix total du produit global devrait nécessairement intégrer l’élément fictif du capital fixe, supérieur à sa valeur reproductive du moment. Ce qui provoquerait une "crise de sous-consommation", les prolétaires (dans ce modèle, il n'y a toujours que des prolétaires et des capitalistes) n'ayant pas les moyens d'acheter l'ensemble de ce qu'ils produisent. D'où – pour que le mouvement A-M-A' de la valorisation du capital total puisse s’accomplir à travers la masse des marchandises – une vaste déflation destinée à éliminer les 25 % de la part fictive du capital fixe.
Sommes-nous en train de faire ce que Marx appelait de "l’économie vulgaire" ? Soutenons-nous que le profit des capitaux surévalués de 25 % provient de la vente des marchandises "au dessus de leur valeur" ? Absolument pas. Nous affirmons au contraire que, contrairement à l'apparence de cette "vaste accumulation de marchandises", le "profit" des entreprises calculé sur la base d'une capitalisation de capital fixe contenant 25 % d'élément fictif N’EST PAS UN PROFIT au regard du capital total, n’a pas d'équivalent dans la plus-value. Juste avant la déflation, le profit total du produit total contient une part fictive considérable qui doit être mise en circulation dans le mouvement de valorisation A-M-A'. C'est précisément parce que le capital total n'arrive pas à achever son circuit (Kreislauf), n'arrive pas à faire circuler la part fictive à travers la masse des marchandises, qu'il doit y avoir dévalorisation et déflation.
Ce mécanisme de circulation de valeur fictive engendré par la dévalorisation des capitaux due à l'innovation technologique et à l'augmentation de la productivité est une des raisons, et non la moindre, qui expliquent la tendance fondamentalement déflationniste du capitalisme, lequel tend constamment à réduire les frais de production en termes courants, alors qu'au sommet du boom il y a toujours une inflation de l'ensemble des prix – et nous n'avons encore rien dit du système de crédit, qui permet un élargissement des valeurs fictives bien au-delà de celles issues de la production (concernant la création d'une demande fictive, voir le tome III du Capital, p. 304).
Mais qu’est-ce que nous enseigne la fable sous-consommationniste que nous venons de raconter ? En prenant en compte la reproduction élargie tout en continuant à exclure le système de crédit, elle nous permet d'une part de mieux voir ce qui distingue les livres I et II du livre III du Capital, d'autre part de comprendre comment déflation et inflation peuvent coexister au cours d’un cycle capitaliste. Enfin, en isolant sur le plan de l'abstraction ce qui est sa dynamique essentielle, elle nous montre ce que le capitalisme n'est pas pour nous permettre, une fois plongés dans le monde des apparences du livre III, de comprendre ce qu'il est.
Si le capitalisme était tel que décrit dans les livres I et II, s'il ne connaissait que les classes capitalistes (bourgeoisie et prolétariat) et ignorait le système de crédit, les sous-consommationnistes auraient raison : c'est l’incapacité des prolétaires à acheter l'ensemble de ce qu'ils produisent qui constituerait la limite historique du capitalisme.
Mais il existe des couches et des sociétés non capitalistes, et il existe un système de crédit. La crise capitaliste ordinaire, comme la crise finale, n'est due ni à la sous-consommation ni à la surproduction, mais à l’incompatibilité du processus de valorisation A-M-A' et de la reproduction du capital avec le processus de reproduction matérielle élargie. La crise finale éclate à l'échelle globale lorsque les forces productives ont atteint le stade où toute innovation technique transforme en fictivité, et donc en titres fictifs à la plus-value totale, davantage de capital constant qu'elle n'ajoute de plus-value nouvelle. Nous avons schématiquement montré comment ce mécanisme fonctionne dans le capitalisme pur des livres I et II ; reste à montrer comment il est médiatisé dans le capitalisme réel, celui du livre III.
Pour les crises capitalistes analysées par Marx, celles de l'Angleterre du XIXe siècle, la courroie de transmission la plus directe entre la sphère de la production et celle du système de crédit était le décompte des lettres de change (bills of exchange) à travers le système bancaire, réglementé par la Banque d'Angleterre. C'est à partir de cette masse de papiers qui à l’origine représentait effectivement des transactions économiques réelles (vol. III, pp. 481) que la masse de crédit en expansion se transforme au cours du cycle en une part fictive dépassant celle engendrée dans la sphère de la production elle-même. Même chose pour les transactions internationales, où l'or servait de "réserve réelle", à quelques détails près relevant du rôle international spécifique de la Banque d'Angleterre. Et il ne fait aucun doute aux yeux de Marx qu'au cours du cycle, cette part fictive ne cesse pour un temps de croître de façon disproportionnée au regard de l'élargissement de la plus-value en termes de C/S+V (voir Capital, vol. III, pp. 304, 441, 467, 471, 478) et que cette circulation crée une demande fictive qui influe sur les prix et sur les profits (concernant la distorsion des profits par la circulation du capital fictif, voir vol. III, pp. 483-84).
Donc la capitalisation des capitaux fixes individuels sur la base du taux de profit anticipé, par le biais du mécanisme de décompte des lettres de change et la création autonome de crédit à partir de cette "base réelle", tend à généraliser cet élément de fictivité à tout le système. Parce qu’"une demande fictive est créée" (vol. III, p. 304), le prix total est désormais supérieur à la valeur totale, jusqu’à la prochaine déflation. Si Marx insiste sur l'équilibre des valeurs et des prix dans les livres I et II, c'est précisément pour montrer comment la reproduction élargie, en augmentant la productivité, donc en dévalorisant le capital constant représenté par des capitalisations de plus en plus fictives, produit une divergence entre valeur et prix au cours du cycle. Le prix total égale la valeur totale dans la reproduction simple des livres I et II, ainsi qu'au début et à la fin du cycle réel, lorsque la crise a détruit les valeurs fictives. Mais au sommet du boom, il est clair que le crédit joue le rôle de courroie de transmission permettant au prix total de dépasser, provisoirement, la valeur totale.
h. Équilibrage du taux de profit et rôle de la banque centrale
La banque centrale est le lieu privilégié de la reproduction du capital total. Marx s'en rend clairement compte (Capital, vol. III, pp. 466-68), mais le caractère inachevé du livre III, ajouté à l’évolution du système de crédit qui s'imposera dans la phase de domination réelle du capital, où l’élément fictif du capital total prend des proportions inconnnues dans la phase de domination formelle, rend nécessaire une formulation plus explicite.
La banque centrale a pour rôle de réglementer le système de crédit. C'est elle qui assure le circuit du capital total (non en tant que tel, bien sûr, mais en fonctionnant par approximations) et c’est elle qui permet la mise en circulation de la fictivité. Dans la première phase d'un cycle classique, ce rôle est d'ailleurs peu perceptible après l'élimination des valeurs fictives par la crise déflationniste : ce n'est qu’au moment où le taux de profit disponible pour des investissements de caractère fictif atteint ou dépasse le niveau de profit disponible dans la production que cette réglementation entre en jeu. Mais dans la phase ("keynésienne") de domination réelle du capital, où la fictivité est présente en permanence, ce rôle est plus ou moins constant (on pourrait ainsi dire que Keynes est l'architecte qui a donné à cette réglementation sa juste forme.) C’est sur les marchés financiers que les bases "réelles" de l'élargissement du crédit (lettres de change, or) perdent tout rapport avec le taux de plus-value capable de garantir leur valorisation. Dans l’époque de la domination réelle notamment, la banque centrale a pour rôle d’empêcher la dévalorisation de cette masse de titres à la plus-value. Schacht et Keynes, le premier dans la pratique, le second sur le plan à la fois théorique et pratique, ont été les premiers à élaborer cette réglementation de la valorisation/dévalorisation pour la phase de domination réelle[13].
On vu comment, à partir du modèle du capitalisme pur des livres I et II, se dessine la tendance simultanément déflationniste et inflationniste du cycle capitaliste dans son ensemble. En ajoutant à ce modèle le système de crédit, dans la lignée du livre III, nous avons vu comment dans la pratique les valeurs fictives dévalorisées entrent dans un système de circulation généralisée. La valeur fictive qui circule correspond à la capitalisation du capital fixe dévalorisé par l'innovation technologique. Les marchés financiers élargissant le crédit indépendamment de la plus-value réellement disponible, cet élément fictif s’accroît au cours du cycle. L'inflation engendrée par la demande fictive ainsi créée fait contrepoids à la tendance déflationniste fondamentale induite par l'accroissement de la productivité dans la production des marchandises. La dévalorisation est donc déflationniste par essence, mais inflationniste en apparence. Entre le moment où le taux du profit tiré des investissements fictifs (spéculation, immobilier, etc.) dépasse le taux de profit directement disponible dans la production et celui où la déflation rejoint la dévalorisation qui était la tendance fondamentale à l'oeuvre, il revient à la banque centrale de préserver les valeurs fictives par la réglementation du taux d'intérêt général. Dans la mesure où l'on réussit à augmenter suffisamment la plus-value disponible pour soutenir les valeurs en circulation, on empêche la dévalorisation par la déflation. Et surtout, on le verra plus loin en abordant la question de la dévalorisation, les formes de gestion qui prévalent dans la phase de la domination réelle permettent de dévaloriser la force de travail par des transferts de toute sorte de V à S, afin d'éviter une dévalorisation des capitaux.
C'est dans ce mouvement général d'autonomisation de la sphère de la circulation que le mouvement A-M-A de l'échange marchand simple s'avère être forme la plus simple, la "cellule" d'un mouvement général A-M-A' à l’échelle globale. L’opposition entre la valeur d'échange et la valeur d’usage se manifeste partout : la rupture du processus de valorisation A-M-A' fait que la masse des marchandises/valeurs d'usage et l'argent se font face (gegenüberstehen), cessant d'être deux éléments d'un processus d'expansion harmonieux. L'échange simple apparaît ainsi comme la cellule d'un mode de production où valorisation et reproduction sociale sont fondamentalement antagonistes : la masse des titres à la plus-value totale capitalisés est menacée par une crise de liquidité, autrement dit par l'impossibilité pour la masse des marchandises de se convertir en argent à travers les mécanismes normaux de l'échange.
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